La Mairie de Ziguinchor et l’effacement des traces du Blouf

Posted by on 16/12/2018 10 h 45 min
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Enfant du « Blouf », nous ne pouvions être indifférent aux inquiétudes de nos populations suite au projet d’aménagement de l’ancien bac de Ziguinchor en « autre chose »…

Ainsi, il paraîtrait que sous peu, nous autres amoureux et voyageurs en mer qui nous rendons dans nos villages, Affiniam, Bandial, Batigher Essil, Bodé, Bouteum, Djilapao, Elana, Niomoune, Thionk-Essil, etc…, ne pourrons ni débarquer, ni embarquer au lieu-dit ancien bac de Ziguinchor.

Que vont-ils proposer à la place, un autre lieu offrant les mêmes, sinon meilleures conditions sécuritaires ?
That’s the question…..

En attendant, intéressons-nous à l’histoire des rapports entre le Blouf et Ziguinchor.
Le Maire de la Commune, M. Abdoulaye Baldé, Maître d’ouvrage, sait-il au moins que Ziguinchor fait partie du terroir Blouf, et que le fleuve Casamance constitue le lien ombilical des Bloufs?

 

Avant Ziguinchor, fut le Blouf : signification d’un toponyme

Il est coutumier dans la capitale du sud, de procéder par effacement des traces des autochtones.
Ainsi, au nom d’un certain appétit foncier, Monsieur le Maire qui se dit pourtant descendant d’Aline Sitoé Diatta, après avoir effacé de notre patrimoine l’ex Place Rimini (Saint-Maure), s’attaque à présent aux dernières traces du Blouf à Ziguinchor.

L’image de son action politique est symboliquement forte, étant donné la vitesse avec laquelle les Casamançais sont soumis à la paramnésie de localisation.
Et ce dernier chef-d’œuvre assassin de la mémoire nous fera oublier, à coup sûr dans le long terme, que Ziguinchor fait partie du Blouf.

Or, partout dans le Pays Ajamaat où les marigots offrent la possibilité de distinguer identités continentales et maritimes/insulaires: il y a des Bloufs.
Que signifie donc cette notion de blouf?

D’abord, relevons qu’en Guinée-Bissau voisine, on distingue le groupe ethnique des « Felupes » pour parler des populations qui s’appelaient jadis « Ajamaat », notion que colons Anglais et Français avaient délaissé pour l’expression équivalente en socé (ou mandingue) de « Joola », [jio-lä], c’est-à-dire ceux qui habitent du côté de l’eau.

Les endonymes européanisés de « Felupes, Fallops, Floups/Bloufs/Houloufs » identifient une partie des populations qui s’appelaient elles-mêmes Ajamaats, plus connues au Sénégal et en Gambie sous l’exonyme « Joola », [jio-lä], » et qui colonisaient les espaces marécageux aux abords des différents fleuves et marigots de la Gambie au Rio Cacheu, et où elles s’adonnaient à la riziculture inondée.

Partout dans le Pays Ajamaat, on s’identifie encore entre habitants du côté de l’eau, « Bloufs, Floups, Houloufs, An’ghalouf… » (« les Hommes salés, du côté des marécages ») et habitants de la forêt (« les Hommes amers »), c’est-à-dire les continentaux…

Le lieu où le pouvoir colonial (dans son acception esclavagiste) avait choisi de s’établir, Ziguinchor, n’échappait pas à cette règle d’identification écologique.
Autour de cette escale, existaient des rizières inondées tout au bord du fleuve Casamance et qui témoignaient de la civilisation et de l’activité relative aux populations autochtones : les Ajamaat-Floups.

Ainsi, que ce soit sur la rive gauche ou droite du fleuve Casamance, à partir de « Biit gumen » aujourd’hui « Goumel », au bord des forêts de mangliers qui couvrent la mer, et dans ce cadre géomorphologique qui offre les conditions favorables à l’activité rizicole, on trouve les « Bloufs, Floups, Houloufs, An’ghalouf… selon ».

Des générations de leurs ancêtres ont refaçonné les milieux marécageux très hostiles au bord de la Casamance, qui constituaient des dépôts de toute la richesse que les eaux de pluies drainent vers le fleuve et autres marigots.
Et même dans leur migration vers des zones qui constituaient des refuges sous l’ère des traites négrières, ils gardaient le lien avec ce lieu chargé de mémoires : Ziguinchor.

 

Ziguinchor, escale du capitalisme atlantique…

Vous avez peut-être déjà entendu dire que le toponyme de Ziguinchor proviendrait de l’expression créole (portugais) local « chiga bou chora » pour « (eu) Cheguei, (eles) Choram » (je suis arrivé, ils pleurent).

Signification qui renverrait ainsi à l’histoire de la présence de négriers à Ziguinchor à la période de la traite atlantique. L’interprétation dominante prétendrait que cela a donné par contraction, « Siguichora » en créole local traduit plus tard par « Ziguinchor » en français.

Mais au lendemain des indépendances, la « Fiju di terra-isation » de l’histoire locale telle qu’initiée par les descendants des anciens Portugais et certaines élites nées dans l’ancienne ville coloniale; tendait à araser le passé négrier de « siguichora » en réfutant cette idée d’une ancienne escale pour traitants du bois d’ébène.
La version donc de « Ziguinchor, chiga bou chora » serait apocryphe.

Les « Contributions à l’histoire de la Casamance » du Dr. Carvalho vont alors contribuer à la révision de l’histoire de la présence portugaise à Ziguinchor.
Et beaucoup de Ziguinchorois nourris de ce révisionnisme de la mémoire collective, en tout cas, ceux qui avaient au moins assisté à une de ces conférences sur l’histoire de Ziguinchor dans les années 1970, n’hésitaient pas à ressortir cette interprétation pour revisiter l’histoire de cet ancien préside portugais.

Mais tout spécialiste de l’histoire authentique de la Casamance se rend vite compte que la trace documentaire que les « Fiju di Terra » voulaient laisser à Ziguinchor ne peut se substituer aux impressions premières en tant que marques affectives que les Bloufs ont imprimé dans ces lieux.

 

La persistance des traces ajamaat: Les endonymes bloufs de Ziguinchor

Toute tentative d’interprétation de Ziguinchor, qui essaie d’effacer la trace créole de « chiga bou chora / Siguinchora », ne peut-être qu’apocryphe elle-même.

C’est un fait que Ziguinchor, ancien préside portugais situé sur l’axe des fleuves (Rios) Gambie – Casamance – Cacheu – Geba – Cacine – Nunez …, caractérisé par une traite atlantique particulièrement intense, était devenue une importante escale de négriers et de leurs intermédiaires qui exploraient l’hinterland du Pays Ajamaat qu’ils avaient réussi à circonscrire dans la première moitié du XVIIe siècle.

Comme préside, « chiga bou chora/Siguichora » n’était alors que la matrice d’un système atlantique portugais dans son exploitation de l’hinterland accessible grâce au labyrinthe que formaient les marigots qui débouchaient sur le fleuve Casamance.
Tandis que les anciens villages/quartiers, tels que « Goumène, Diéffaye… » sur la lisière des rizières inondées constituaient les traces persistantes de l’identité Blouf sur ce lieu de déportation (Préside).

Pour les « Bloufs, An’ghalouf…« , « chiga bou chora/Siguichora » reste toujours « éboeboe« .
Et plus tard, quand ces mêmes « Bloufs, An’ghalouf…« , allaient accepter d’entrer en contact avec le système atlantique qui s’était mué en système colonial, ils ne furent point surpris de constater sa perfidie et n’hésitèrent pas à utiliser la notion de, « éhntigna« , pour décrire Ziguinchor comme la base d’un système de traite qui ne cesserait de les rançonner.

Monsieur le Maire, cher frère, accepteriez-vous après ce petit rappel historique, de participer à la néantisation des traces des Bloufs à « éboeboe« , et de porter ainsi les symboles de, « éhntigna » ?

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Pape Chérif Bertrand Bassène, Akandijack
Auteur de l’Histoire authentique de la Casamance – Le pays Ajamaat, influences adventives, entraves des institutions traditionnelles et manifestation de l’État dans la colonie française du Sénégal c. -1500 – c. 1947. La Brochure (Éditions), 2011. [Épuisé]