Je suis censuré et on a fait de la prison ma synagogue… (Capain Bassène, journaliste)

Posted by on 21/04/2019 10 h 30 min
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Très chers lecteurs,

Depuis la publication en mars 2013 de mon premier livre sur l’abbé Augustin Diamcoune Senghor, je n’ai cessé de faire l’objet de menaces, de tentatives d’intimidation, de propos malveillants et d’accusations de toutes sortes. 

Ces attaques directement orientées sur ma personne et non sur mes modestes écrits ont empiré à la suite de mes nombreuses contributions sous forme d’articles et d’interviews sur l’évolution du conflit et sur la gestion du processus de paix en Casamance. Ils ont atteint leur paroxysme à partir de juin 2015 avec la publication de mon second livre axé sur le conflit casamançais de 1982 à 2014.

Ainsi, après avoir longuement médité sur la situation que je traverse, j’ai compris que mes interventions sur la gestion du conflit dérangent certains acteurs qui ont fait de la crise casamançaise leur gagne-pain.  Ces derniers sont en train de s’activer par tous les moyens et procédés pour me contraindre au silence.

J’ai compris que je cours un danger permanent. Je suis persuadé au vu de ce que je suis en train d’endurer, que ma vie ainsi que celle de ma famille sont en péril. Aux acteurs mécontents de mes contributions qui ne cessent de me demander de préciser clairement ma position ; en somme de dire à quel camp j’appartiens. Suis-je du côté de l’État ou de celui du MFDC ?

Ou bien est-ce que j’espère que me soit un jour confié le juteux dossier de la gestion du processus de paix en Casamance ? Voici donc ma réponse :S’intéresser au conflit en Casamance n’est pas chose aisée. On est soit taxé d’être un rebelle ou d’être de connivence avec l’État du Sénégal. 

En réalité, au même moment où les autorités sénégalaises développaient un système de dissuasion visant à décourager quiconque qui s’intéresserait à la problématique du conflit en Casamance, le MFDC quant à lui, considérait toute personne qui cherchait à comprendre la crise en Casamance comme quelqu’un d’intéressé et de favorable à sa lutte, d’où le fait que certains m’ont qualifié d’être de connivence avec les rebelles. C’était un tabou de parler du conflit. Les belligérants (État, MFDC) avaient cherché à contraindre au silence tout « téméraire » qui tenterait volontairement ou involontairement de briser l’« omerta» qu’ils imposaient. 

Bien des personnes qui, comme moi, ont osé émettre une opinion sur le comportement d’un des belligérants et sur la façon dont a été géré le processus de paix en Casamance ont été déclarées suspectes par l’un ou l’autre des camps en conflit. Elles sont devenues du coup, passibles d’une répréhension physique ou morale.

Ainsi en 1997, la journaliste Diane Galliot correspondante de Radio France internationale (Rfi) fut contrainte pour sa sécurité de précipiter son retour en France à la suite d’une interview avec Salif Sadio qui avait été déclaré mort par les autorités sénégalaises.

Sept ans plus tard en 2004, une autre journaliste Sophie Malibeaux, elle aussi correspondante de Radio France internationale (Rfi) à Dakar fut expulsée du Sénégal parce que accusée d’avoir traité tendancieusement l’information se rapportant à l’accord de paix du 30 décembre 2004.

L’année suivante en 2005, un troisiéme journaliste, monsieur Ibrahima Gassama alors correspondant régional de la radio nationale sud FM a failli être incarcéré pour avoir effectué une interview avec le même Salif Sadio, chef rebelle déclaré mort pour la deuxième fois par les autorités et certains médias sénégalais.

La radio Sud FM fut interdite d’émettre pendant plusieurs heures, pour le simple fait d’avoir diffusé pendant quelques minutes, l’interview de ce chef rebelle qui entre autres avait démenti les rumeurs de sa mort et réaffirmé son ferme engagement de poursuivre la lutte jusqu’à obtention de l’indépendance totale de la Casamance.

Pour ma part, j’ai échappé de peu à la prison quand j’ai été appréhendé par la gendarmerie le 13 mai 2005, en train d’effectuer une interview de l’abbé Diamcoune dans sa chambre, à la maison des œuvres catholiques de Ziguinchor. Je fus retenu de 15 heures à 02 heures du matin…

L’objectif était simple, c’était d’étouffer toute information contraire à celles délivrées par les canaux officiels de part et d’autre des belligérants ou par les « Messieurs Casamance » dans le cadre de leurs activités de recherche de la paix. Ces tentatives d’intimidations ont porté leurs fruits.  Ils sont rares les individus et surtout les journalistes sénégalais qui osent réellement s’intéresser à ce conflit non par défaut de compétence, mais par peur pour leur sécurité.

La presse dans son ensemble n’évoque ce conflit que lorsqu’il se produit un événement malheureux du genre braquages, affrontements, victimes par mines ou pour relayer les activités de certains acteurs de paix. Les gens ont peur des représailles. Aussi, il est très difficile pour ceux qui veulent être informés, de trouver la bonne source, mais surtout de la faire connaître. C’est d’ailleurs ce qui explique l’anonymat de beaucoup de témoignages publiés dans ce livre.

À ceux-là qui soutiennent que je ne connais rien de la crise casamançaise et que je ne fais que de l’agitation, je tiens à leur préciser que contrairement à bon nombre d’entre eux, je puise directement mes informations à la source et non aux sources. Je leur adresse un grand merci. J’avoue que je suis très fier de leurs critiques, car elles sont la preuve que quelque part, ils s’intéressent à mes contributions.

Cependant, j’attends toujours des traces écrites, faisant état de leur parfaite maitrise de cette problématique au grand bénéfice des populations. D’ailleurs, pourquoi n’ont-ils pas produit dans ce domaine des travaux qui devraient précéder les miens plusieurs années auparavant ? Comment expliquer cette carence de leur côté ?

Je précise à l’endroit de tous ceux qui cherchent à me décrédibiliser en me traitant tantôt de rebelle, tantôt d’espion à la solde de l’État du Sénégal ou du MFDC que jamais je ne me laisserai distraire, je ne les suivrai jamais dans cette logique d’invectives vers laquelle ils veulent m’entraîner. Cela dit, je les invite à s’attaquer à mes écrits et propos et non à ma pauvre personne. C’est trop facile et malveillant de coller une fausse étiquette à un individu dans le seul objectif de chercher à le nuire.

Quand c’est eux qui recherchent ou qui se prononcent sur le conflit, ils sont des « spécialistes » de la crise, mais quand c’est moi qui émets une toute opinion dans ce sens, je deviens automatiquement espion, rebelle ou simple troubadour.

Mais je demeure persuadé que leur jeu sera facilement compris. Je suis devenu très gênant… car nul n’ignore de nos jours que le conflit casamançais est devenu un enjeu économique pour certains lobbies au point de se demander si on peut toujours le qualifier de conflit.

À ceux qui me demandent de quitter ma position d’observateur pour devenir acteur, je considère que je peux rester entièrement neutre et contribuer à faire évoluer positivement la situation en Casamance. Je puise cette conviction de la Bible faisant référence à l’histoire de Saint Jean le Baptiste.Ce dernier vivait dans le désert, se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage.

Contrairement aux pharisiens, il n’appartenait à aucune synagogue. Cela lui conférait la possibilité et la liberté de dire de manière claire et directe certaines vérités aux grands dignitaires de sa société, de traiter les pharisiens et les prêtres qui gravitaient autour de la synagogue d’engeance de vipères, de tancer ceux qui brutalisaient et exploitaient la population au lieu de la protéger.

Mais, du désert où il se trouvait et où il vivait dans un extrême désintéressement, les populations s’intéressaient en masse à ses propos dont les échos dérangeaient certains groupes de la société.

J’ai choisi Jean le Baptiste comme modèle et j’ai décidé de n’appartenir à aucun système. J’ai rejeté d’alléchantes propositions d’appartenir à des lobbies qui tirent profit du conflit casamançais. J’ai refusé toutes les solutions de facilité habituelles qui auraient pu hypothéquer ma liberté de penser et de m’exprimer. Je ne veux être d’aucun bord ni rebord pour avoir la latitude de me prononcer librement sur certains aspects du conflit en Casamance, de pouvoir fustiger, et de dénoncer certains comportements qui à mon avis contribuent à retarder le déclenchement du processus de négociations en faveur de la paix en Casamance.

Je précise que je n’ai pas de bailleurs et que je ne suis à la solde de personne. Je n’écris ni pour l’Etat, ni pour le MFDC encore moins pour les « Messieurs Casamance » ou autres acteurs.Je n’écris pas non plus pour que me soit « servie » la gestion du dossier casamançais.

J’ai toujours milité pour que ce dossier soit confié à des spécialistes en la matière et non à des profanes ou autres aventuriers qui n’ont d’objectif que celui de se remplir les poches. N’ayant aucune expérience en matière de négociations, je ne peux donc aspirer à ce que me soit confiée la gestion du processus de paix. Cela n’a jamais été ma prétention. Comment donc des situations que j’ai passé tout mon temps à décrier pour arriver à la paix pourraient tout d’un coup m’influencer ?

J’écris pour contribuer à éclairer l’opinion de manière générale, pour faire comprendre que cette guerre a été trop lourde de conséquences pour les populations casamançaises et pour contribuer à aider ceux et celles qui de manière sincère s’évertuent à trouver de véritables solutions de sortie de crise.« Autant de têtes, autant d’idées » dit un adage assez bien connu.

La problématique du retour de la paix en Casamance est une situation qui contrairement à la volonté de certains, ne peut être l’apanage de quelques personnes ou de ceux qui se disent spécialistes de la crise casamançaise. C’est un problème qui dépasse, le cadre national parce qu’il nécessite l’implication directe des pays voisins que sont la Gambie et la Guinée Bissau, mais également celle des grandes puissances et des organisations internationales.

Mon objectif est de contribuer à « démocratiser les débats » en recueillant le maximum d’avis contradictoires de la part des principaux acteurs, mais aussi des populations afin de favoriser un espace de dialogue et d’échange pour une meilleure compréhension des problèmes et de permettre à chacun de pouvoir émettre une opinion dans le cadre de la recherche de solutions durables de sortie de crise.

Comme ce fut le cas pour mes deux premiers livres sur la crise en Casamance, le contenu de ce modeste document est le résultat de mes recherches sur le conflit entamées officiellement depuis 2004. Je ne cherche pas à rétablir une vérité historique, mais à exprimer les avis des uns et des autres à travers un recueil de témoignages. Les historiens feront leur travail en leur temps. Je n’ai pas bien sûr la prétention de trouver la solution des problèmes, mais tout simplement d’y contribuer modestement.

À ceux qui manifestent un intérêt pour mes contributions et qui m’appellent sans cesse pour m’encourager, mais surtout pour me demander de faire attention à ma vie, je tiens à leur dire merci… pour l’intérêt qu’ils m’accordent.Il est de tradition que tous ceux qui prennent le risque pour faire évoluer certaines choses en bousculant l’ordre établi le paient le plus souvent au prix de leur vie.

Mais, je tiens à les rassurer que je ne céderai pas face aux menaces et aux fausses accusations à mon égard provenant d’individus qui luttent surtout pour leurs intérêts personnels et qui estiment être les seuls à pouvoir parler du conflit.Je ne me laisserai jamais tirer vers le bas. Je revendique le droit comme tout le monde, par mon travail de journaliste, et surtout par ma qualité de fils de la Casamance de pouvoir donner mon point de vue sur certains aspects de la crise que je suis en train de subir depuis ma tendre enfance et sur la gestion du processus de paix qui depuis plus de vingt-six ans n’a enregistré aucun résultat probant.

J’ose espérer que mes détracteurs parviendront à le comprendre et à accepter que ce qui nous lie n’est rien d’autre que l’intérêt que nous devons porter au retour d’une paix durable en Casamance.

En attendant, je continuerai à suivre les traces de Jean le Baptiste, c’est-à dire, de rester un homme entièrement libre. Si un jour, il m’arrive d’en mourir, je partirai la conscience tranquille avec le sentiment du devoir accompli : celui d’avoir écrit pour la postérité.

Ainsi, j’aurai pleinement joué contre vents et marées, et au mieux de moi, ma modeste partition dans la contribution à la compréhension du douloureux conflit qui a prévalu et prévaut encore en Casamance et dans le processus de recherche de la paix dans mon terroir meurtrie par trente-quatre ans de conflit armé.

Extrait de – René Capain Bassène, « Postface » in Casamance: À quand la paix ? L’harmattan – 1 janvier 2017