Posted by on octobre 27, 2020 8:25
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De la part d’un doyen excédé !

« Niani bagn Na »

Chère jeunesse sénégalaise

Aujourd’hui en 2020 nous n’avons pas célébré notre anniversaire d’indépendance.

 Et pour cause ! Soixante ans après les soi-disant « transferts de compétences » nous, héritiers de cette « indépendance cha-cha», n’avons pas réussi à extirper le Sénégal des griffes crochues du projet néocolonial et de la chape de plomb étouffante du néo libéralisme. Résultat : nous avons échoué dans l’ambition de transformer le système économique colonial et la société traditionnelle.

Conséquence : Nous n’avons pas pu emprunter le chemin du développement endogène véritable.

Le Sénégal que nous allons vous léguer se caractérise aujourd’hui ainsi : une démocratie figée, une économie captive, une souveraineté factice, une société exsangue, une mentalité colonisée et des prédateurs intouchables qui toisent le peuple en toute

Impunité.

Qui en voudrait ?

Soixante ans après le (faux) départ du colon le bilan est sans fard :               

————————————– Échec !—————————————-

Et ce, malgré les alternances qui nous ont fait danser dans les rues.

Comment en est-on arrivés là ?

1. Léopold Sédar Senghor, le « Nègre Gréco-Latin » (dixit Jean Paul Sartre) (1.) a été, dès 1962, l’auteur du 1er coup d’état de l’Afrique indépendante, et le Maitre d’œuvre du 1er procès politique truqué de l’Afrique contemporaine : Le procès truqué de Mamadou Dia. Alors que le procureur général ne requiert aucune peine précise et sollicite les circonstances atténuantes pour tous les accusés, Mamadou Dia est condamné à la prison à perpétuité.

Valdiodio N’Ndiaye, Ibrahima Sarr et Joseph Mbaye sont condamnés à 20 ans de prison. Alioune Tall quant à lui est condamné à cinq ans. Ils seront placés à l’isolement au centre spécial de détention de Kédougou (Sénégal oriental).

Senghor a pendant 20 ans réussi l’exploit de figer la nouvelle nation dans son passé et son carcan colonial, confisquant droits et libertés des citoyens, éviscérant toutes les institutions de la République des contrepouvoirs démocratiques, gérant avec un dédain aristocratique la chose économique, utilisant libéralement la torture sur les militants PAI et massacrant près de 40 Sénégalais en 1963 au cours des manifestations dirigées contre lui).

Tout ça au nom d’un « socialisme africain »aérien, curieusement accolé à un essentialisme très 19eme siècle d’une race dite negre, dotée bien entendu d’attributs dits immuables.(la négritude).

2. Abdou Diouf l’ « l’Administrateur des colonies »(2), handicapé par son manque de légitimité politique,( après avoir été choisi par le roi lui-même ) venu au socialisme par le biais de la bureaucratie en voie d’embourgeoisement, est contraint d’embrasser le pluralisme politique en anticipation des affres sociales du 1er plan d’ajustement structurel d’Afrique .

Ainsi il a initié le démantèlement des services publics et sacrifié l’encadrement des producteurs ruraux sous la surveillance sourcilleuse des agences de Bretton Woods tout en nous abreuvant d’envolées senghoriennes du genre « ce n’est pas du plus d’état mais du mieux d’état qu’il nous faut… » Comme si les 2 étaient incompatibles.

Senghor a incarcéré Mamadou Dia mais c’est Abdou Diouf qui l’a mis sous terre.

3.Ablaye Wade l’ « Insurgé de Versailles »champion indécrottable d’un libéralisme tropical débridé et foncièrement corrompu, arrivé à la Présidence avec 20 ans de retard, exerçant son pouvoir inespéré avec une jouissance maladive, déstabilisant l’administration, fragilisant la nation, antagonisant l’Afrique, et mettant en place un système grossier et glouton de rapines.

Il a pourri l’esprit des Sénégalais et pour longtemps. Il a gouverné les Sénégalais avec négligence sauf quand il s’agissait de son distributeur de billets, culminant avec le naufrage du Joola (crime d’état s’il en est). Et pour couronner ce festival des horreurs il a eu le toupet de fantasmer sur une dévolution monarchique.

Mais c’est quand même bien qu’il ait une retraite paisible en tant que « grand sage de Dakar ». A condition qu’il s’assagisse. On lui pardonne. En plus il fait tourner la presse !

4. Macky Sall, « le Président émergent », chef du parti des républicains,(comme si nous ne l’étions pas tous )et grand amateur de desserts, est le digne héritier de ses 3 prédécesseurs .

Mais en pire: à la Présidence impériale de Senghor il a ajouté des pouvoirs encore plus exorbitants bien que manquant la « méthode », chère a Senghor. Allant jusqu’à choisir les futurs députés de Benno. (« Les députés de Macky » disent certains d’entre eux.)

Bien que dépourvu de la « rigueur » d’un Diouf il a remis l’ajustement structurel au gout du jour par le biais du « Doing business » autre escroquerie intellectuelle de la Banque Mondiale. Il a porté la rapine, à grande échelle d’un Abdoulaye Wade, à un niveau industriel sous couvert d’investissements ruineux dans des infrastructures de prestige livrées clés en mains avec retro commissions et endettement compris.(Mais Wade au moins nous faisait rire, en grinçant des dents il est vrai).

Le TER : Garer une Mercedes devant un abri provisoire.

Et voilà maintenant que notre Président louvoie pour nous imposer la Présidence à vie. Après avoir sodomisé la Haute Administration par le biais de nominations purement politiques et partisanes, voilà qu’il va se choisir son chef de l’opposition après avoir embastillé ses adversaires candidats comme lui a la Présidence. Il veut donc nous confisquer notre futur. Après avoir « dégraissé »les partis politiques et « engraissé » certains médias le voilà qui hésite à entamer le pas de danse, très risqué pour notre pays .

Très risqué ! Pourquoi créer une crise là où il n’y en a pas ?

Quelle calamité !

Jeunesse Sénégalaise sachez que le 3eme mandat est la voie royale vers une Présidence à vie. Quelle que soit la question la réponse est : NON. Les Sénégalais ne méritent pas ça.

Après 60 années perdues, face à une crise économique annoncée, on en est encore à discuter fichier électoral, report d’élections, assemblée nationale impotente, justice inféodée, détournements d’intrants agricoles, système de santé défaillant, non-respect des engagements pris par l’état a l’égard des syndicats et encore et toujours corruption, corruption et corruption !

Du déjà vu ! Jusqu’à quand ?

La jeunesse n’a-t-elle pas raison de s’époumoner : « Y en a marre ! » ou « France dégage ! » ?

Plus de la moitié de notre population vit dans une pauvreté indigne aussi bien dans les villes que dans les campagnes. La moitié de nos compatriotes ne savent ni lire ni écrire. Ceux d’entre vous qui ont été scolarisés y compris ceux qui ont eu un parcours universitaire peinent à trouver un emploi à la hauteur de leurs qualifications et vivent les affres du chômage depuis des années.

La violence à l’encontre des femmes affecte un foyer sur deux et les jeunes filles sont traitées au mieux comme des mineures. Vingt-deux mille enfants de moins de 5 ans meurent chaque année des suites du paludisme. Et on nous tympanise avec…émergence !

Pourquoi ces échecs répétés ?

Ce n’est pas une malédiction divine ni quelque chose causée par le « changement climatique »

Non.

C’est parce qu’a fait défaut la volonté politique de s’émanciper des facteurs puissants de corruption que représente la double étreinte néocoloniale (France Afrique) et néo-libérale (Investisseurs étrangers) laissant en plan le Peuple. Ou plutôt cette volonté n’a pas encore été imposée à nos dirigeants par le peuple.

Les Présidents que nous n’avons pas eus (Mamadou Dia, Abdoulaye Ly, Cheikh Anta Diop, Amath Dansokho, …) expliquent, en partie mais en partie seulement, nos échecs.

Beaucoup dans la classe politique, obnubilés par la conquête et l’exercice du pouvoir, sont recyclés au fur et à mesure des alternances, se constituant ainsi en véritable aristocratie républicaine réunie autour d’un Monarque élu. Ils ont administré l’économie et la société plutôt que de les transformer. Ils ont géré la souveraineté octroyée plutôt que d’arracher la souveraineté complète. Ils ont freiné les avancées démocratiques au lieu de les approfondir. Depuis 1960 nous faisons du sur place et faisons face aux mêmes maux. Encore et encore.

C’est simple, ils sont nuls.

Que faire ?

Je sais que vous trouverez votre propre voie comme l’a si bien dit Frantz Fanon(2), sachant que nous serons 33 millions de Sénégalais dans 30 ans (et 65 millions en 2100)

Permettez-moi néanmoins de vous faire quelques suggestions :

1. Pour abattre (il n’y a pas d’autres mots) ce système engagez-vous en politique et dans l’action sociale mais n’en faites pas un métier. Les droits et libertés s’arrachent et ne sont jamais donnés par le pouvoir.

D’où la nécessité de bien connaître vos droits. Aussi bien vos droits constitutionnels qu’universels. Au minimum maîtrisez la Déclaration universelle des Droits de l’Homme (ONU), la Charte Africaine de la Jeunesse (AU) (4) et la Constitution du Sénégal. Équipés de ces droits faîtes vous un devoir d’accompagner les combats des populations pour protéger leur patrimoine foncier ou halieutique ainsi que les ressources naturelles et minières du pays.

Défendez sous leur leadership leurs droits tout en articulant avec eux les ruptures indispensables dans notre pays. Après tout l’art 25 de notre constitution stipule que « les ressources naturelles appartiennent au peuple. Elles sont utilisées pour l’amélioration de ses conditions de vie. » On l’obtiendra une manifestation à la fois.

Ce patrimoine, c’est votre héritage.

2. Combattez ensemble avec toute votre énergie les discriminations à l’encontre des femmes. L’Afrique ne pourra jamais faire fructifier toutes ses potentialités sans une égalité sincère entre Hommes et Femmes. Engagez-vous ensemble (Hommes et Femmes) dans tous les combats, épaule contre épaule et en égale dignité. La promotion et le respect des droits des femmes est une tâche qui nous incombe à tous sans distinction de sexe. Ce n’est pas une question de femmes, c’est une question de droits humains.

D’ailleurs la constitution stipule en son article 7 que « les hommes et les femmes sont égaux en droit » En plus, jamais,  au grand jamais ne doit la violence   être utilisée à leur égard que ce soit au domicile, sur le lieu de travail ou dans l’espace public. C’est ensemble que vous pourrez étape par étape imposer les transformations dont notre pays a tant besoin.

Respect.

3. Ne croyez jamais ,mais alors jamais, au mythe de l’Homme providentiel. En démocratie nous n’en avons pas besoin et de toutes les façons les cimetières en sont remplis. Croyez plutôt en vos propres forces ce qui implique une auto-éducation continue, des efforts d’organisation, une vision claire de ce que vous voulez accomplir.

Ayez des principes intangibles et l’éthique chevillés au corps. Soyez exigeants envers les dirigeants du pays. Exigez l’exemplarité, l’honnêteté, la bonne gouvernance a tous les niveaux et soyez intraitables face a la corruption et au « Wakh Wakhett ». Peut-être que les résultats ne seront pas immédiats mais trouvez toujours le moyen de faire entendre votre mécontentement et votre dégoût à chaque fois.

N’hésitez pas à protester (Article 10 de la constitution.) à manifester, sans oublier les villes du pays et la diaspora , pour dénoncer les turpitudes du régime. Il faut des campagnes pour amplifier la parole du peuple. Et surtout votez !

Mais votez selon votre conscience et jamais en échange de quelques billets de banque. Soyez conscients toutefois que les élections seules, n’amèneront pas les transformations attendues. Il faut les imposer d’en bas en mobilisant toutes les régions et toutes les villes.

Détermination.

4. Dans le travail soyez persévérants. Il n’y a pas de sots métiers mais ayez toujours l’ambition d’aller plus haut et plus loin. Que vous soyez cultivateur, ouvrier, enseignant, artisan ou jeune fonctionnaire mettez du cœur à l’ouvrage et encouragez vos collègues à faire de même.

L’effort et la discipline finissent toujours par payer à condition de ne pas céder à la facilité au fatalisme et au découragement. Au contraire soyez des apprenants toute la vie. Éduquez-vous et faites des espaces de travail des lieux de lutte pour imposer la justice sociale.

Lisez au moins un livre par mois. Formez des clubs de lecture.

5. Si vous souhaitez émigrer (ce qui est votre droit consigné dans l’article 14 de la constitution et qui ne requiert aucune autorisation) privilégiez les destinations africaines. L’Europe et l’Amérique ont entamé leur déclin et notre avenir est dans nous en Afrique. Croyez en notre continent. Il a beaucoup souffert mais il fait preuve d’une résilience qui est le terreau sur lequel vous pourrez bâtir une Afrique juste prospère et unie.

Gardons autant que possible nos talents et nos énergies chez nous et surtout faites des efforts d’intégration dans les pays d’accueil. Développez et nourrissez des réseaux avec les jeunesses des autres pays africains et de la diaspora afro-américaine.

Faites de l’utopie panafricaniste d’hier la réalité de demain.

6. Finalement (ré) écoutez Bob Marley dans Redemption Song : « Emancipate yourselves from mental slavery. None but ourselves can free our minds » (4).
Nos esprits ont été colonisés par le grand récit colonial, par l’école et par les médias occidentaux pour nous inculquer un complexe d’infériorité préalable à la perpétuation de l’impérialisme. Des auteurs comme Ivan van Sertima, Cheikh Anta Diop et bien d’autres ont mis a nu cette supercherie. Soyez fiers de notre histoire, de la couleur de notre peau, bannissez le Xesaal corporel et mental. Nous n’avons rien à prouver à quiconque sinon qu’à nous-mêmes.

Nous ne sommes pas des « nègres et des négresses ». Les races n’existent pas comme l’a prouvé l’Unesco voilà bientôt 80 ans et ce malgré les élucubrations de Senghor ! Nous sommes des Africains et incarnons sur notre continent toutes les diversités humaines.

Voilà pourquoi il est si important de commencer par le déboulonnement de Faidherbe pour libérer les esprits de l’emprise néocoloniale.

Ce n’est qu’un début.

Aux adultes et compagnons de ma génération j’ajouterai ceci : La jeunesse se construit en opposition a l’autorité parentale et sociétale. C’est inéluctable.

Les générations montantes sont toujours porteuses de changement et de paradigmes novateurs. Ce qui déclenche bien entendu une contradiction majeure avec une société ou les conservatismes sont légion. Dépasser cette contradiction la transcender est la condition d’avancement des sociétés. Ce qui implique que la jeunesse ne soit pas uniquement considérée comme un potentiel en attente de l’exercice de responsabilités. Transcender la contradiction exige que les jeunes et moins jeunes soient parti prenante dans la conduite des affaires de la cité, sans ségrégation.

Jeunesse sénégalaise la balle est maintenant dans votre camp.

A vous de relever les défis que nous n’avons pas pu ou su relever.

Et sachez que tant que vous résisterez vous ne serez pas vaincus.

Que Dieu vous bénisse.

Pierre Sané
Secrétaire National du Parti Socialiste du Sénégal.
Chargé des relations avec les partis de gauche et mouvements progressistes Dakar le 26 septembre 2020.

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