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Macounda, un village-symbole de l’enclavement de la Casamance

Macounda, un village-symbole de l’enclavement de la Casamance
Aux confins de l’arrondissement de Diouloulou, dans le département de Bignona (sud), le village de Macounda lutte contre l’ombre de la Gambie voisine, dont il est séparé par une frontière terrestre et fluviale, histoire de mieux faire valoir sa ‘’sénégalité’’.
Sur un terrain situé au milieu du village, un espace aménagé témoigne d’une fête qui se prépare, un enchevêtrement de palissades, de feuilles de rôniers et de bois mort tenant lieu de mûr de clôture.
Quelques morceaux de tissus, des pans de bâches et un enchevêtrement de cordes achèvent de donner une petite tenue à ce décor de fortune. Les nombreuses voitures immatriculées en Gambie, visibles tout autour de la place publique du village, attestent de la présence de délégations gambiennes.
Il y a aussi tous ces produits alimentaires (lait, café, sucre, etc.) commercialisés en Gambie, qui garnissent la table du petit déjeuner offert aux invités. Le village de Macounda est baigné par les réseaux des opérateurs téléphoniques gambiens.
Seul un drapeau vert-jaune-rouge flottant sous l’effet du vent rappelle à ceux qui en doutaient encore que Macouda est bien un village sénégalais. Même les messages à caractère publicitaire semblent importés, pour davantage toucher une jeunesse partagée entre la Gambie et le Sénégal.
« Pour la soirée dansante, le ticket est à 300 francs CFA ou 20 dalasi », annonce un maître de cérémonie, avant le coup d’envoi des « 72 heures de Macouda », un village « cent pour cent diola », où la monnaie gambienne est utilisée dans le petit commerce, les boutiques et les gargotes.
Aussi cette manifestation culturelle et sportive offre-t-elle l’opportunité de mettre en avant les doléances des villageois pour un véritable désenclavement et une meilleure présence sénégalaise.
La vérité, c’est que le village semble loin de tout et même de Ziguinchor, la capitale du sud du Sénégal dont les zones les plus reculées sont situées à la frontière sénégalo-gambienne.
A la sortie nord de Diouloulou, la piste latéritique menant à Macounda par Touba Tranquille se caractérise pendant la saison sèche par une épaisse poussière contrastant avec la verdure représentée par la rangée d’arbres qui longe cette route, principale voie de désenclavement de la zone.
      Orangers et citronniers à perte de vue
De Touba Tranquille à Macounda, village au positionnement encore plus frontalier, un sentier moins poussiéreux offre un décor de carte postale. Une rangée d’arbres entrelacés de lianes et de branches au feuillage touffu couvre les toits des habitations les plus basses, devenues quasiment invisibles, avec des toits en zinc ou en tôle sous forme de trapèzes.
Orangers et citronniers s’étendent à perte de vue, jusqu’au village de Macounda dont la configuration, une juxtaposition de vergers et de maisons, laisse penser que la bourgade dispose de beaucoup plus d’espace qu’elle n’en a vraiment.
Habillées en tenues traditionnelles rehaussées de plusieurs rangées de perles autour des reins, des femmes esquissent des pas de danse parfois endiablées, au rythme d’un orchestre de Mlomp, un village traditionnel diola situé dans le département de Bignona.
Il est midi lorsque l’ambiance est déjà à son comble, avec un spectacle appelé la « danse Kagnaleen », un style traditionnel qui change de beaucoup d’airs culturels sénégalais et donne la pleine mesure de la richesse culturelle locale.
Vient ensuite la danse du « Koumpo », du nom d’un masque-fétiche diola. Des groupes de jeunes déchainés, aux pas frénétiques, entraînent une bonne partie de l’assistance sur la piste, promesse d’autres prestations culturelles pour marquer le retour au riche répertoire culturel et traditionnel de Macounda.
Une ambiance en trompe-l’œil, tant les populations locales semblent déçues de la faible présence sénégalaise qui les fait sentir combien l’influence de la Gambie semble grandir dans leur village jour après jour.
« Il est plus facile pour nous de nous rendre à Banjul, capitale d’un pays étranger, que de nous rendre à Bignona, notre capitale départementale », résume Ismaïla Diatta, le président de l’Association pour le développement de Macounda (ADM). Un constat qui en dit long sur l’état d’enclavement de ce village dépourvu, selon ses habitants, du minimum d’investissement public.
« Macounda va mal, car il n’a bénéficié de l’Etat que d’un puits réalisé avec l’appui du Projet intégré pour le développement agricole de la Casamance, dans les années 1980 », lance M. Diatta devant autorités administratives et élus locaux.
Paradoxalement, la position géographique de Macounda devait faciliter son désenclavement, le village partageant une frontière terrestre avec le village gambien de Darsilamé et une autre frontière, fluviale, avec Sifo, un autre village gambien.
« Mais, malheureusement, nous sommes isolés des nouvelles voies de communication construites par l’Etat du Sénégal dans la zone. Pourtant, les entreprises ont exploité la carrière de graviers de notre village pour construire toutes les routes latéritiques de la zone », s’offusque Ismaïla Diatta.
« Avec ces deux lignes frontalières, isoler Macounda, c’est laisser libre cours à la fraude, à la contrebande et à l’insécurité, au regard des nombreuses pistes que peuvent utiliser les promoteurs de ces pratiques malsaines’’, prévient le président de l’ADM.
Dans son livre intitulé « Histoire de la Casamance, conquête et résistance : 1850-1920 », l’auteur français Christian Roche explique que « c’est de Macouda que partait l’impôt collecté par le colon à Diouloulou, avec le concours du chef de canton Mangoné Sèye, qui l’acheminait par le bateau Chaland sur Carabane, la première capitale de la Casamance ».
« Ici on sait compter en anglais avant le collège »
La faible présence de l’Etat sénégalais semble beaucoup plus perceptible dans le domaine de l’éducation, en termes notamment d’infrastructures. Les salles de classe de Macounda par exemple ont été construites « sur fonds propres » par les villageois, avec « l’appui d’une bonne volonté néerlandaise ».
Un soulagement, puisque depuis tout ce temps, Macounda envoyait ses fils à l’école élémentaire de Dombondir, un village voisin, ce qui enfreint le bon déroulement des enseignements-apprentissages, selon Ismaïla Diatta, inspecteur de jeunesse et de sport de formation.
Les habitants de Macounda, un peu ironiques, estiment que leur village « est un terrain fertile pour l’expérimentation de l’enseignement de l’anglais dès le cycle primaire (…), car ici on sait compter en anglais avant d’arriver au collège ».
Dans un village où « tout est à faire », les populations demandent la construction d’une école primaire de proximité, l’équipement et la clôture du périmètre maraîcher villageois, la dotation en moulins en mil pour alléger les travaux des femmes, l’affectation d’un infirmier à la case de santé et le raccordement du village aux réseaux électrique et hydraulique.
« Les femmes aussi sont confrontées à des difficultés énormes à cause de l’enclavement. Nous parcourons plusieurs kilomètres pour les évacuations sanitaires ou les accouchements en urgence », souligne Lala Diatta, une jeune maman interpelée sur les besoins spécifiques des femmes de Macounda.
A Macounda, zone agricole et rizicole, femmes et jeunes s’activent dans l’exploitation d’un périmètre maraîcher, mais l’espace dédié à celui-ci est dépourvu de tout équipement moderne de nature à valoriser cette activité génératrice de revenus.
« Nous avons surtout besoin des motopompes et d’un système d’irrigation pour valoriser notre périmètre maraîcher. Si nous sommes accompagnés, nous pouvons approvisionner le marché local et même une partie de la Gambie en légumes et en fruits », plaide Mme Diatta.
Elle ajoute : « Tous les matins, nous nous rendons à Banjul pour nous approvisionner en légumes et denrées alimentaires et revenir pour préparer le repas de la mi-journée, alors que nous avons de nombreuses potentialités sur place. »
Lala Diatta dit malgré tout garder « un brin d’espoir », compte tenu des engagements pris par les autorités concernées.
      « Macounda mérite un meilleur sort » 
« C’est vrai que le village de Macounda est victime de beaucoup de discriminations. Mais l’électricité y est déjà présente. Et dans peu de temps, le courant dont les poteaux sont déjà installés va éclairer les maisons. Des solutions sont en train d’être trouvées avec la construction prochaine de deux forages dans la zone », relativise Abdoulaye Badji, maire de Kataba 1, la commune dont fait partie Macounda.
Selon l’élu local, la présence de l’Etat commence à se faire sentir, notamment dans le Narang-Ouest, une zone de l’arrondissement de Diouloulou située à la frontière avec la Gambie. « Oui, c’est vrai, Macounda mérite un meilleur sort, même si je serais moins alarmiste », concède le sous-préfet de Kataba 1, Youssoupha Faye, avant d’annoncer « une politique de régénération des vallées pour redonner à Macounda sa vocation rizicole d’antan ».
« Des mécanismes sont en cours pour mettre fin à ce phénomène de déforestation. Nous allons nous engager pour la régénération des forêts, pour leur préservation et leur exploitation rationnelle (…) L’espoir est permis. Toutes les doléances seront remontées au niveau supérieur pour faire de Macounda un carrefour dynamique et un pilier agricole dans cette zone fruitière », a promis Youssoupha Faye.
Les populations attendent avec impatience la concrétisation de cette promesse. Elles réclament leur part des réalisations de la phase 2 du Programme d’urgence de développement communautaire (PUDC) et du Programme d’urgence de modernisation des axes et territoires frontaliers (PUMA).
« Macounda, à lui seul, a besoin d’un programme d’urgence, parce que c’est un village plein de potentialités (…). Nous attendons beaucoup de ces deux programmes », conclut un habitant du village, âgé d’environ 40 ans.

Source – APS 20 juillet 2018

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