Sénégal : Ces suicides allégués en Casamance, il faut agir contre la justice parallèle

Posted by on 02/03/2018 0 h 56 min
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Le Suicide, le livre écrit en 1897 par l’un des tous premiers sociologues français, Émile Durkheim, est un classique en sociologie en matière d’étude et de compréhension du phénomène social qu’on appelle le suicide. Le terne «suicide» vient du mot latin suicidium qui est composé du préfixe «sui» qui veut dire «soi» en français; et du suffixe «caedere» qui signifie «tuer». Le suicide est donc l’acte délibéré de mettre fin à sa propre vie.

La première fois dans l’histoire de l’humanité où ce phénomène a été étudié de façon systématique sous l’angle scientifique, c’est avec Durkheim qui défendit avec vigueur l’idée selon laquelle le suicide est un «fait social» à part entière et n’est, en rien, commandé ni par les déterminants intimes ou psychologiques auxquels on l’attribuait souvent ni par le pouvoir maléfique du diable que l’on mettait de l’avant pour expliquer, à l’époque, ses causes ultimes. Des déterminants sociaux tels que la culture, l’appartenance religieuse, le type de famille dans laquelle vivent les individus, certaines situations politiques et sociales, etc. sont plus ou moins suicidogenes, c’est-à-dire favorisent, chez les individus, une certaine propension au suicide comme, à l’inverse, ces situations peuvent être un filet social qui protège systématiquement ces individus contre la tentation de mettre fin à leurs jours.

L’idée centrale de Durkheim qui est encore largement utilisée par les spécialistes qui luttent contre le suicide est la suivante: Le suicide varie de manière inversement proportionnelle au degré d’intégration des groupes sociaux dont font partie les individus. Plus fortement la société est intégrée, plus elle tient les individus sous sa dépendance et considère ceux-ci comme étant à son service. Et plus elle les considère comme étant à son service, plus elle ne leur donne point de raison de disposer de leur vie à leur guise[]. La régulation sociale fournit les règles de conduite nécessaires ainsi que les repères collectifs qui donnent sens à la vie des individus.

Et Durkheiim de conclure que les périodes de guerre, de révolutions et de troubles social et politiques ont, pourrait-on dire, ce paradoxal «bienfait» social de faire baisser la propension au suicide car durant ces périodes de convulsion intenses, plus qu’en périodes de paix, les individus sont intégrés autour de grands enjeux nationaux qui ravivent, au plus profond de leur inconscient collectif, leur sentiment d’appartenance à leur société, ce qui les protège des dérives suicidaires.

Alors, que vaut aujourd’hui, précisément dans le contexte de la Casamance et des sociétés du sud en proie à des convulsions politico-militaires d’intensité variable, cette analyse «classique» de Durkheim sur le suicide? On pourrait dire, en réponse directe à cette question, que trop de cas de suicides de casamançais sont montés en épingle par la presse nationale depuis le début des troubles en 1981 pour laisser plus d’un sénégalais sceptique et pantois sur les motivations avancées çà et là par les agents de l’administration publique en charge de ces dossiers et expliquer ces suicides allégués qui se produisent parfois lorsque les «suicidés» sont surveillés ou carrément placés dans les liens de la détention préventive.

De tous les cas connus et médiatisés, 2 sont retenu notre attention. Il s’agit du suicide allégué de l’animateur de la radio communautaire de Sindian, feu Abba Diédhiou, mort le 7 mars 2007 et, plus récemment, celui de feu Bourama Toumbouloung Sané, secrétaire général du comité inter-villageois de Boffa, décédé le 16 janvier 2018.

Comme on le sait, Abba Diedhiou était accusé d’avoir assassiné, de ses propres mains, l’ex no 2 du PDS, feu Oumar Lamine Badji, le 30 décembre 2006 à Sindian. Comme son frère de lait, le célèbre lutteur Ayineu Diédhiou alias «Ayéyé», lui aussi mort par suicide le 25 janvier 2007, Abba est allé rejoindre ce dernier dans les cieux de la mort le 7 mars 2007 à la suite, selon la version officielle qui a été servie à sa famille, d’«un saut périlleux qu’il a effectué depuis le véhicule des gendarmes qui le conduisaient à son village, Tendine (département de Bignona), où des armes avaient été découvertes à son domicile.» D’après la gendarmerie qui aurait remis son corps à sa famille et ordonné son enterrement sans aucune autopsie, Abba Diédhiou aurait perdu connaissance après avoir fait une chute violente du véhicule et «c’est au cours de son évacuation à l’hôpital de Ziguinchor qu’il a succombé à ses blessures», rapporte un journal de la place.

Dans le cas plus récent de feu Bourama Toumbouloung Sané, ce dernier se serait «suicidé» en avalant du «khémé», un produit hautement dangereux utilisé dans le nettoiement de surfaces. Mort après son interrogatoire à la gendarmerie, son acte, dit-on dans la presse locale, serait motivé par le fait qu’il aurait écrit, lui-même dans un «Testament de fin de vie», que «[sa] vie n’a plus de sens dans ce monde» et que son acte est dicté par le fait que sa «dignité en tant que personne morale et [(son] amour pour l’environnement étaient atteints.», rapporte encore un journal de la place.

En somme, aucun de ces célèbres cas médiatisés de suicides allégués dont nous venons de faire mention plus haut ne rentre dans la typologie sociologique des suicides évoqués par Durkheim dans son ouvrage cité en référence. La société diola qui a enfanté et élevé ces «suicidés allégués» ne souffre de carence ni en «intégration sociale» ni en «régulation sociale» des individus.

Les explications selon lesquelles les «suicides égoïstes» qui surviennent lorsque l’individu n’est pas suffisamment rattaché aux autres et en vient à se donner volontairement la mort par effritement des liens sociaux et les «suicides altruitses» qui se produisent généralement lorsque les individus ne s’appartiennent plus et en viennent à se tuer par devoir à la collectivité à laquelle ils appartiennent, ces explications ne tiennent pas la route lorsqu’on les applique au cas des sociétés du Sud en général et de la société diola en particulier.

Pour qui connait bien ces sociétés dans la rigidité de leur commandement moral par lequel «le mort sait toujours le vif» dans un équilibre remarquable de l’être, attribuer ces morts à du «suicide anomique» qui résulte d’un défaut de régulation sociale et d’un caractère flou des normes sociales qui seraient incapables d’encadrer convenablement les conduites sociales des individus est, en tout et pour tout, un non-sens total qui tord le cou à la réalité.

Ces morts par suicide allégué qui s’empilent sur les tables isolées de nos autorités publiques sont de plus en plus nombreuses en Casamance où ils prennent de plus en plus les formes d’une justice parallèle autoproclamée. Les organisations de défense des droits de l’homme (Amnesty international (AI), Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme (RADHO), Organisation nationale des droits de l’homme au Sénégal (ONDH), Comité sénégalais des droits de l’homme (CSDH), Organisations de la diaspora casamançaise, la communauté internationale, etc.) doivent dénoncer ce fait de plus en plus inquiétant des suicides alléguées en Casamance.

Elles doivent faire les investigations nécessaires et, si des soupçons de crimes sont attestés par des faits, les criminels doivent être trainés devant les tribunaux et punis sans cruauté inutile mais avec une rigueur à la mesure de la volonté de notre peuple de se doter enfin d’un Etat de droit qui respecte l’intégrité physique et moral de tous ses citoyens.

Lamine Dingass Diedhiou
Ph D. Sociologie, Canada

Source: Kewoulo 27 Janvier 2018