Solutions préconisées – Memorandum, événements décembre 1982 (suite & fin)

Posted by on 18/12/2018 5 h 00 min
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II- LES SOLUTIONS PRECONISEES.

Il ne serait pas raisonnable d’espérer pouvoir régler immédiatement tous les problèmes évoqués dans ce mémorandum. La sagesse dicte de procéder par étapes, mais d’une manière résolue pur éviter une crise sociale. On peut volontiers concevoir trois phases dans cette action :

A – A Court terme et même dans l’immédiat

Les mesures suivantes qui nous paraissent urgentes, pourraient être prises aisément car elles ne soulèvent aucune difficulté :

1- La libération de l’Abbé Diamacoune et ses co-détenus, dont le maintien en détention risque d’alimenter des débats passionnés et surtout d’accréditer sur le plan international des jugements parfois excessifs qui risquent de ternir l’image de notre pays. De surcroit, il apparait très clairement que non seulement une telle mesure ne comporterait aucun risque politique ou social, mais lèverait définitivement un « mythe » qui peut comporter un danger avec le temps. Les populations casamançaises y verraient davantage une preuve de sage maturité de la part d’un gouvernement qui maitrise en réalité la situation, plutôt qu’une prétendue faiblesse comme le prônent ceux-là qui veulent nous précipiter vers une crise grave et généralisée.

2-La nomination d’un gouverneur ressortissant de la Casamance pour des raisons évidentes que nous avons exposées plus haut, mais dont le choix doit tenir compte d’un certain nombre de critères précis, par référence à des qualités et à des valeurs spécifiques. Sa première mission devra être d’aplanir totalement la situation dans la région, ce qui ne poserait pour lui aucun problème.

3) Installation de la Banque de Crédit Agricole à Ziguinchor, comme l’appellent de leurs vœux tous les sénégalais réellement soucieux d’un meilleur développement de notre pays. Le vœu est exprimé par le Chef de l’Etat.

4) Le problème foncier, comme la politique des lotissements urbains et semi urbains, doivent être repensée et appliquée d’une manière plus rationnelle, plus morale, et plus rigoureuse.

5) L’utilisation de toutes les langues nationales par les médias (Radio et télévision notamment) doit se faire d’une manière équilibrée en tenant essentiellement compte de la nécessité d’atteindre et d’informer toutes les régions et toutes les couches socio-économiques du pays sans exclusive ni discrimination. Cela éviterait des frustrations souvent ressenties par les populations de l’intérieur, parlant très peu le Ouolof ou parfois pas du tout.

6) Assainissement administratif et moral du fonctionnement des marchés de Ziguinchor en particulier à St Maur où il apparait souhaitable d’ouvrir une enquête sur l’attribution des cantines souvent source de contestations et de conflits.

7) Suppression des tracasseries humiliantes infligées à certains sénégalais authentiques en particulier de la Région de Casamance à l’occasion de l’établissement de la carte nationale d’identité. Des instructions fermes du Gouvernement devraient, à notre avis suffire à régler ce problème.

8) Le recrutement prioritaire de travailleurs locaux et des riverains à l’occasion d’opérations d’embauche pour travailler dans les établissements ou installées dans la région, afin de contribuer à atténuer la gravité du chômage.

B- A Moyen Terme

Nos propositions ici s’orientent essentiellement vers le secteur éducatif et sanitaire d’une part et économique d’autre part :

a- Dans le domaine de l’éducation, la construction de lycées et collèges dans les grands centres de la région, permettrait de rattraper un retard que tout le monde déplore et de réaliser ainsi un équilibre raisonnable entre le Primaire et le Secondaire, afin d’éviter les transferts massifs d’élèves vers Dakar ou Saint-Louis, qui posent des problèmes matériels et sociaux extrêmement difficiles pour les parents et les élèves.

b- Par ailleurs, sur le plan sanitaire, la construction d’un centre hospitalier complet et fonctionnel à Kolda, puis plus tard à Sédhiou, serait une bonne initiative qui apporterait une sécurité minimale aux populations de la Région.

c) Enfin, dans le secteur économique, la réorganisation souhaitable des circuits d’opérations devrait donner l’occasion au Gouvernement de favoriser l’insertion réelle des opérateurs casamançais, dans le cadre de sa politique de décentralisation.

C- A Long Terme

Il s’agit précisément de la mise en place effective de cette politique démocratique de décentralisation, fondée sur un bon plan d’aménagement du territoire qui saura créer les zones d’équilibre par rapport à Dakar et le Cap vert, ainsi par exemple : un axe Casamance-Sénégal oriental qui serait un atout de poids dans notre développement.

Il s’agit également d’encourager et de réhabiliter l’artisanat local actuellement en sommeil, et dont l’intérêt, comme pour l’ensemble du Sénégal n’échappe à personne.

Il s’agit enfin de créer une véritable chaine industrielle en relation avec la vocation de la Casamance, qui ne poserait aucun problème de matières premières.

Il s’agit de connaitre, comme bien des régions dans bien des pays du monde, sa crise de mutation, plus socioculturelle que politique, qui a secoué et ému l’ensemble du Sénégal et qui a été exploité par une minorité de « pêcheurs en eaux troubles ».

Notre délégation voudrait réaffirmer solennellement ici que la Casamance et les Casamançais n’ont jamais souhaité et ne souhaitent pas une rupture et une séparation sous quelque forme que ce soit entre le Nord et le Sud de notre pays car notre appartenance à la Nation Sénégalaise est par dessus tout une réalité géographique, politique et sociale qui n’est pas négociable aujourd’hui pas plus que demain.

Au moment où les nations évoluent vers de grands ensembles pour leur survie, aucun pays ne saurait prendre devant l’histoire la responsabilité d’une telle aventure. Ce serait déraisonnable et même criminel et serait jugé comme tel par le Continent Africain en particulier.

Cependant, il faut reconnaitre que cette crise aura permis aux uns et aux autres, après une phase de traumatisme compréhensible mais condamnable, de réfléchir et de tenter d’identifier les éléments qui sous-tendent cette situation dont un certain nombre était sans aucun doute ignoré du Chef de l’Etat.

Tous les problèmes identifiés dans ce mémorandum peuvent trouver des solutions dans des délais raisonnables d’autant plus que le Gouvernement a commencé déjà à prendre un certains nombre d’initiatives heureuses.

Il convient cependant de mettre ici l’accent sur 3 sujets de préoccupation dans la région qui nous paraissent prioritaires par-dessus tout et sur lesquels nous insistons particulièrement :

-La nécessité impérieuse de confier le pouvoir de décision de la région à un ressortissant casamançais pour donner l’occasion à la population de participer réellement aux débats, ce qui constitue une preuve apaisante de confiance de la part du Chef de l’Etat, et nous mettrait définitivement à l’abri de phénomènes de rejet aux conséquences imprévisibles. De surcroît, une telle mesure ne comporterait aucun risque politique ou social, bien au contraire. Notre regretté grand frère, le Docteur Gabriel CARVALHO, qui connait mieux que quiconque la mentalité et le fond psychosociologique du Casamançais, a toujours souhaité et émis le vœu à maintes occasions de voir le Gouvernement s’orienter vers une telle option pour le cas particulier de notre région.

-L’émotion provoquée par le fameux dossier sur le lotissement de Ziguinchor et la loi sur le domaine national font que encore objet de débats et discussions passionnés, qui ne seront apaisés que lorsque des mesures d’assainissement, tant administratives que sociales, interviendront pour mettre fin à ce qu’il faut bien convenir d’appeler « spéculation ».

-Les divers problèmes socio-économiques et culturels qui ont été exposés dans ce mémorandum font apparaître que la Casamance qui a connu une longue période de léthargie relative, alors que ses potentiels économiques sont immenses, a donné l’impression aux populations de la région d’avoir été, jusqu’à ces dernières années, un peu oubliées. Nous avons bon espoir que grâce à la nouvelle orientation de la politique économique et sociale du Gouvernement et au seul et unique objectif que d’éteindre rapidement une frustration qui pouvait menacer la Paix et l’Unité Nationale.

Nous nous sommes efforcés d’informer totalement le Chef de l’Etat, avec honnêteté, objectivité et surtout une franchise (qu’il a réclamé lui-même), qui n’est point l’expression d’une agressivité gratuite, mais d’une intention sincère, fraternelle, destinée à le mettre en présence de tous les éléments d’appréciation pouvant lui permettre d’agir en connaissance de cause.

Que Dieu bénisse et protège notre Sénégal dans la Paix, l’Unité et le Bonheur.

LA DELEGATION DES CADRES CASAMANCAIS, AVRIL 1984