Un centre « expérimental » pour malades mentaux à Tobor

Posted by on 10/12/2018 3 h 00 min
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Dans un monde à part, à Tobor, un village perdu dans la forêt entre Ziguinchor et Bignona, un islamologue et guérisseur traditionnel bien connu dans cette partie de la Casamance (sud), a trouvé l’engagement de toute une vie dans la prise en charge de déficients mentaux et d’enfants en situation difficile.

Serigne Dame Dieng, animateur d’émissions bien très suivies sur un réseau de radios communautaires locales, veille sur des patients très spéciaux qu’il se bat pour guérir avec des traitements tout aussi originaux, mélange de feuilles, d’écorces et de racines d’arbres.

La force de conviction et d’engagement de ce guérisseur traditionnel sont à mettre en rapport avec des statistiques officielles faisant étant de 32 psychiatres officiants pour 15 millions d’habitants, encore plus dans une région qui se relève petit à petit des affres d’une rébellion armée de plus de trente ans avec son lot de morts, de blessés et de déplacés.

Le Centre de récupération et de réinsertion des déficients mentaux et enfants en situation difficile de Tobor, créé en 1992 par Serigne Dame Dieng, est un point de ralliement et une structure de référence pour de nombreux malades mentaux venant des plusieurs localités du Sénégal, de la Gambie et de la Guinée Bissau.

A la sortie de Ziguinchor sur la route de Bignona, le village de Tobor se remarque à peine, englouti par la densité de la forêt qui fait de l’ombre à des habitations distantes et éparses.

À gauche, au bout d’un sentier bordé d’arbres et de champs, la route débouche sur un site inattendu. Un puits avec une margelle très basse, un four artisanal, un mirador jouxtant le tronc d’un arbre à l’ombre généreuse, des débris de bidons, quelques chaussures usées, des habits délavés et en patchwork accrochés sur des sortes de palissades servant de mur de clôture.

Un décor ordinaire pour un monde à part, peuplé de dizaines de gros gaillards à la gestuelle stéréotypée et au regard vague, des femmes mal habillées, des enfants au corps menu caché à peine par des habits sales et déchirés, des bébés qui pleurent. Il y a aussi ces patients visiblement agressifs maintenu attaché avec une chaîne au pied.

SOIXANTE MILLE FCFA POUR NOURRIR 132 MALADES ET DES ENFANTS

« Un total de 132 malades mentaux sont internés ici en ce moment, explique Serigne Dame Dieng, chapelet à la main et moustache bien fournie. Ils sont souvent rejetés par leurs familles qui les amènent jusqu’au village de Tobor ou sur la nationale. Comme le centre est très connu des gens, les malades ramassés un peu partout sont dirigés vers nous ».

« L’équation majeure, c’est la nourriture. Donner à manger à plus de 130 hommes et femmes et des enfants sans appui, c’est vraiment lourd sur nos épaules. J’achète un nouveau sac de riz tous les jours ainsi que des tonnes de mil pour le couscous, sans compter le pain, les frais de soins et autres besoins. Je dépense pas moins de 60 000 FCFA par jour pour leur prise en charge », ajoute le marabout-guérisseur.

Aussi sollicite-t-il l’appui des autorités et autres ONG intervenant dans la zone. « Tout le monde est au courant. Mais Dieu merci, quelques petites bonnes volontés nous viennent souvent au secours », dit-il, avant de saluer l’appui de l’ancienne championne d’Afrique de judo Hortense Diédhiou.

Selon son promoteur, le centre a reçu de cette fille « très engagée pour ces genres de causes », un appui « important en matelas et en équipements ». A l’intérieur du site, plusieurs bâtiments sont en chantier, les malades étant internés dans des compartiments différents.
Les patients en phase de guérison habitent souvent dans les appartements réservés aux encadreurs bénévoles qui viennent en aide à Serigne Dame Dieng au quotidien.

« Ils se marient entre eux. Ils ont des enfants. Il y a même des couples qui ont des enfants qui ont réussi à l’examen de l’entrée en sixième », poursuit l’islamologue et guérisseur, désignant du doigt une sorte de case aux côtés de laquelle un tableau noir est accroché sur une palissade.

Il s’agit de la salle de classe réservée aux enfants en situation difficile et aux fils des malades internés. Sadio Diambang, un malade en phase de guérison, est le maître des lieux. Il dispense des cours dans cet abri provisoire pas comme les autres.

Au milieu du désordre, il fait preuve d’une extrême et surprenante lucidité, signe peut-être d’une santé recouvrée. « J’étais très malade. J’ai été interné ici depuis plusieurs années. Mais maintenant, ça tourne rond dans ma tête », rigole M. Diambang en s’efforçant de soigner sa mise.

Le Plan Sénégal émergent (PSE), désignation d’un ensemble de projets et programmes de développement mis en œuvre par le gouvernement sénégalais, « doit intégrer la problématique de la santé mentale avec la mise en place de politiques de prévention, plaide Sadio Diabang. L’Etat doit affecter des conseillers psychologues à notre centre pour mieux aider Serigne Dame Dieng dans la prise en charge médicale ».

Bachir Mbaye, autre malade qui suivait de loin l’entretien avec M. Diambang, ne se fait pas prier pour apporter son grain de sel à ce débat quasi existentiel. « Nous faisons partie de la société. Mettre les malades mentaux hors circuit des politiques publiques est très contreproductif », souligne le jeune Bachir Mbaye, victime de surmenage, dans des propos aussi limpides que possible.

Rien d’étonnant pour cet ancien étudiant inscrit en communication dans un institut privé d’enseignement supérieur avant d’atterrir dans ce centre.

UN PEU DE LUCIDITÉ, BEAUCOUP DE DÉLIRES

A côté de ces hommes qui retrouvent un peu de leur lucidité, un concert de délires fait revenir à la réalité immédiate, quelquefois d’une drôlerie incroyable. Comme par exemple cette réponse bizarre servie à un encadreur qui s’étant enquis de l’état de santé d’un malade. « Je suis enceinte », lui a répondu ce patient en s’allongeant sur un matelas de fortune.

« Je veux envoyer une dédicace à ma chère maman. Cela fait des années que je n’ai pas eu de ses nouvelles. Qu’elle repose en paix », lance un autre déficient mental dont la mère est décédée depuis plusieurs années.
« Mon rêve est de devenir journaliste. J’en avais même parlé au président Abdoulaye Wade à l’époque », enchaine un autre avant de crier « Du pain ! Du pain ! »

« Ils réclament souvent du pain. C’est comme dans Germinal d’Emile Zola », explique un encadreur. « Nous avons construit ce four artisanal pour fabriquer beaucoup de pains. Mais la farine est toujours en rupture. Il y a quelques boulangers sensibles qui nous retournent une partie de leurs invendus. Mais ce n’est pas suffisant », ajoute Serigne Dame Dieng, le directeur du centre.

« Le riz, le pain et le couscous sont les principales denrées. J’ai même recruté une femme du Saloum qui leur fait du bon couscous. Actuellement elle est en voyage, mais elle a préparé un stock d’un mois », renseigne M. Dieng avant de lancer un appel à l’endroit des autorités.

« Les doléances sont nombreuses. Mais les plus urgentes concernent la construction d’un mur de clôture et la dotation du centre en vivres. Les malades les plus agressifs vont souvent causer beaucoup de tort au voisinage. Nous recevons au quotidien beaucoup de plaintes et de complaintes parce que nous n’arrivons pas à les canaliser faute d’un mur de clôture », insiste Serigne Dame Dieng.

Ce centre spécialisé a été construit par l’islamologue en appoint au Centre psychiatrique de Ziguinchor, qui reçoit plusieurs patients. Mais cette structure publique construite par l’État ne compte qu’un seul médecin-psychologue.

Source: APS
A TOBOR, ENTRE ZIGUINCHOR ET BIGNONA, UN CENTRE EXPÉRIMENTAL POUR MALADES MENTAUX ET CONTRE L’INDIFFÉRENCE
11 octobre 2018