Il y a des phrases qui apaisent.
Et d’autres qui blessent l’histoire.

En déclarant que la situation en Casamance « n’est plus une affaire d’indépendance, mais de culture de cannabis », le Premier ministre Ousmane Sonko ne s’est pas contenté de faire un constat sécuritaire.
Il a posé un acte politique lourd. Très lourd.

Car réduire plus de quarante ans de conflit, de morts, d’exils, de fractures sociales, à une question de drogue…
ce n’est pas seulement une erreur d’analyse.
C’est une négation.

Une mémoire qu’on ne peut pas effacer

La Casamance, ce n’est pas un champ de cannabis.
C’est une terre marquée par :
des villages déplacés
des familles brisées
des générations entières grandies dans la peur
des promesses politiques non tenues
un sentiment profond d’abandon
C’est une question historique.
Une question politique.
Une question de dignité.
Dire aujourd’hui que tout cela serait devenu « résiduel » ou criminel, c’est tourner le dos à cette mémoire.

Oui, des dérives existent — mais elles ne résument pas tout

Personne n’est naïf.
Oui, il existe aujourd’hui :
•⁠ ⁠des trafics
•⁠ ⁠des économies de guerre
•⁠ ⁠des réseaux liés au cannabis
•⁠ ⁠des groupes qui ont perdu toute vision politique
Mais ces dérives sont les conséquences d’un conflit long, pas sa définition.
Quand une guerre dure des décennies, elle se transforme.
Elle se fragmente.
Elle se dégrade.
Mais elle ne disparaît pas pour autant dans le silence des simplifications.

Le danger d’une lecture sécuritaire

En requalifiant le problème en question de drogue et de santé publique, l’État prend un risque majeur :
•⁠ ⁠Confondre fin militaire et résolution politique

  • Remplacer le dialogue par la seule logique sécuritaire
  • Dépolitiser une question profondément politique
    Or, aucune armée, aussi puissante soit-elle, ne peut régler seule une crise de confiance entre un territoire et l’État.
    On peut ratisser des champs.
    On ne ratisse pas une mémoire.

Une paix durable ne se décrète pas

La paix en Casamance ne se construira pas :
par des slogans
par des raccourcis
par des catégories simplifiées
Elle exige :
•⁠ ⁠Vérité
•⁠ ⁠Reconnaissance
•⁠ ⁠Justice
•⁠ ⁠Réinsertion réelle
•⁠ ⁠Développement équitable
•⁠ ⁠Respect des identités locales
Et surtout : une parole juste.

Nommer mal, c’est gouverner mal

Les mots ont un pouvoir.
Quand on transforme un conflit politique en problème criminel,
on change la manière de le traiter.
Et souvent… on empêche sa résolution.
La Casamance mérite mieux qu’un diagnostic expéditif.
Elle mérite une lecture lucide, courageuse, complète.

Notre responsabilité collective

Il ne s’agit pas de nier les évolutions du conflit.
Ni de protéger des dérives.
Il s’agit de refuser l’effacement.
Refuser que l’histoire soit réécrite au nom de l’efficacité.
Refuser que la complexité soit sacrifiée au profit de la communication politique.
Parce qu’un peuple sans mémoire est un peuple sans justice.
Et une paix sans vérité…
n’est qu’un silence provisoire.

Conclusion :

Oui, il faut la paix.
Oui, il faut désarmer.
Oui, il faut lutter contre les trafics.
Mais non — mille fois non !

La Casamance n’est pas une affaire de cannabis.
C’est une affaire d’histoire.
De justice.
Et de dignité.

Amadou SYLLA
Delegué General de l’association Sos Casamance

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