Situation en Casamance, la parole aux observateurs

Posted by on 01/06/2019 13 h 30 min
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Violences en Casamance en 2018 : De Bofa à Dombodir, 19 morts et des questions sans réponses

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Il y a exactement un an, le 6 janvier 2018, à Bofa Bayotte, quatorze personnes tombaient sous les balles d’individus armés et jusque-là non identifiés. Depuis la situation sécuritaire ne s’est pas améliorée en Casamance. De nombreuses attaques ont suivi ce massacre qui a fait en plus sept blessés. De quoi inquiéter les militants pour la paix dans le Sud qui, pour Seneweb, ont fait la radioscopie de ces violences.

2018 aura été un an foiré dans le domaine de la sécurité en Casamance. Des attaques meurtrières ont réveillé la psychose des pires années de la crise qui mine la Région depuis presque trois décennies. Bilan : dix-neuf morts et des dizaines de blessés. Les départements de Ziguinchor, de Bignona (région de Ziguinchor) et de Goudomp (région de Sédhiou) sont les plus touchés.

Samedi 6 janvier 2018, un groupe de plus d’une vingtaine de coupeurs de bois est surpris dans la forêt de Bofa Bayotte (département de Ziguinchor) par des éléments non identifiés. Officiellement, l’attaque a fait quatorze morts et sept blessés. Depuis, l’enquête piétine. Les assaillants courent toujours.

Quelques mois après Bofa, mercredi 2 mai, le pont de Niambalang  (département de Ziguinchor) est attaqué. Un homme est tué par balles, une partie de l’infrastructure est endommagée, 25 filets de pêche, des cabanes ainsi que des vivres sont incendiés.

Le 23, des individus non identifiés s’en prennent au village de Boutoupa Camarakounda. Il tue un enfant de 6 ans, blesse grièvement une personne avant de dévaliser des boutiques et de dépouiller de leurs biens les personnes croisées sur leur chemin.

« Le développement à lui seul ne peut pas installer la paix en Casamance. Il faut qu’on aille vers des négociations. »

Deux mois après, au mois de juillet, une vingtaine d’hommes armés attaque le village de Djibanar dans le département de Goudomp (région de Sédhiou). Ils emportent 24 têtes de bœufs après avoir tenu en respect les bergers qui surveillaient le troupeau.

Dimanche 5 août quatre exploitants forestiers sont portés disparus dans la forêt de Boussoloum, aui est située dans la commune de Boutoupa-Camaracounda (département de Ziguinchor).

Il s’agissait de Mamadou Malal Diallo, de Fodé Konaté et de deux Mamadou Lamarana Diallo qui étaient partis chercher des fruits sauvages et du bois de chauffe.

Samedi 3 novembre 2018, un individu armé intercepte, à hauteur du village de Diango sur l’axe Bignona-Sénoba (route nationale 4), une dizaine de véhicules. Les passagers sont dépouillés de leurs biens, notamment de l’argent et des portables.

Moins de dix jours après ce braquage, lundi 12 novembre, des éléments armés font irruption dans le village de Dombodir dans l’arrondissement de Kataba 1, à 17 Km de Diouloulou (département de Bognona). Ils tuent le chef de village, Abdoulaye Sagna, et son neveu Seyni Sagnaqui, qui s’opposait au vol de leur troupeau de bœufs.

Enfin jeudi 15 novembre 2018, un berger est tué à Koussy, village situé dans la commune de Mangaroungou (département de Goudomp). Nommé Malang Diatta et âgé de 50 ans, la victime veillait sur son troupeau quand des hommes armés ont surgi vers 3 heures pour ouvrir le feu sur lui avant de s’enfuir.

Cette situation inquiète les militants de la paix en Casamance. Qui l’imputent à une conjonction de facteurs. « Le développement à lui seul ne peut pas installer la paix en Casamance. Il faut qu’on aille vers des négociations », suggère la présidente de la Plateforme des femmes pour la paix en Casamance, Ndèye Marie Thiam.

Ndeye Marie Diédhiou Thiam

Pour cette dernière, l’État est en partie responsable de la situation, en ce sens au’il négocie avec le camp de Salif Sadio et laisse  en rade celui de César Atoute Badiate.

Mais pour Ndèye Marie Thiam, le pouvoir n’est pas l’unique responsable de la situation. « Malgré nos multiples appels à des négociations sérieuses entre les deux parties, nous n’avons pas obtenu satisfaction ni de la part du gouvernement ni de la part du Mfdc », se plaint la présidente de la Plateforme.

« Ceux qui disent que le camp de César Atoute Badiate cherche à torpiller la paix parce qu’on négocie plus avec Salif Sadio, ne maitrisent pas la situation. »

Nouha Cissé

À en croire le professeur d’histoire Nouha Cissé, on assiste en Casamance à une situation de ni paix ni guerre. Une ambigüité qui, à son avis, exaspère les les combattants qui seraient ainsi tentés de reprendre les armes.
Son collègue Balla Moussa Daffé, ancien maire de Sédhiou et ancien ministre, croit avoir l’explication de ce clair-obscur.

Il estime que le gouvernement et les cadres casamançais, qui négocient pour le retour de la paix, ne savent pas à qui parler. Il signale que lorsque l’on négocie avec le camp de Salif Sadio, celui de César Atoute Badiate se sent écarté. Et vice versa.

Ancien correspondant de Sud Fm à Ziguinchor et à Saint-Louis, Ibrahima Gassama n’est pas tout à fait d’accord avec Daffé. Il tranche : « Ceux qui disent que le camp de César Atoute Badiate cherche à torpiller le processus de paix parce qu’on négocie plus avec Salif Sadio, ne maitrisent pas la situation. »

Ibrahima Gassama

Pour Gassama, le camp de César Atoute Badiate fait de la résistance pour obtenir au sein du Mfdc, avant l’ouverture de négociations avec le gouvernement, l’élection des représentants du mouvement. Ce que Salif Sadio, signale le journaliste, n’accepte pas compte tenu des problèmes qu’il y aurait entre les deux hommes.

Ibrahima Gassama pointe aussi l’infiltration du mouvement par des bandits armés, le fait que le Sénégal dans sa partie casamançaise soit frontalier à plusieurs pays instables et le commerce du bois, de l’anacarde et du chanvre indien, qui aiguise les appétits de ceux qui ont peur de se retrouver dans la précarité lorsque les armes se tairont.

À cela s’ajoute, selon Balla Moussa Daffé, le fait que Salif Sadio ne renonce pas à son projet indépendantiste. Il explique : « Quand il interdit la coupe de bois dans son fief, en lieu et place de l’État, il se substitue à l’État. Même s’il veut la paix, c’est sa paix à lui et non celle que cherche l’État. »

L’après-Yaya Jammeh n’est pas sans conséquence sur la paix et la sécurité et Casamance. Balla Moussa Daffé soutient que les combattants qui se réfugiaient en Gambie, avant l’arrivée au pouvoir d’Adama Barrow, se sont éparpillés en Casamance. Ce, affirme-t-il, en revêtant le manteau de la rébellion pour préserver leurs ressources forestières et leurs sources financières que sont les champs d’anacardiers et de chanvre indien que les militaires cherchent à brûler.

Recherches infructueuses, enquêtes au point mort, l’armée pour rassurer…

Toutes ces affaires ne sont pas élucidées. Les supputations vont bon train alors que l’État cherche à rassurer les populations en déployant l’armée notamment.

Pour Dombondir, l’auteur présumé de l’attaque meurtrière a été identifié. Des témoins affirment qu’il s’agit d’un ancien habitant du village exilé en Gambie au plus fort de la crise casamançaise. Il aurait choisi de revenir pour, dit-on, solder de vieux comptes avec le chef de village.

Pour Bofa Bayotte, les personnes arrêtées et placées sous mandat de dépôt dans le cadre de l’enquête attendent d’être fixées sur leur sort. D’ici là, renseigne le sous préfet de Nyassia, l’armée organise des patrouilles quotidiennes.

Et, récemment, elle a organisé un atelier de sensibilisation et de renforcement des capacités des chefs de village dans la gestion du conflit. L’objectif est de les amener à s’impliquer davantage dans la dénonciation des bandits armés qui écument la zone.

Au niveau de Niambalang, le pont a été réfectionné mais les assaillants courent toujours. L’armée s’est déployée dans la zone pour veiller sur la sécurité des personnes et des biens.

À propos des quatre exploitants forestiers disparus, la situation est jusque-là confuse. Leurs familles accusent l’armée d’avoir abandonné les recherches. Or, du côté de l’armée, on affirme le contraire.

Des rumeurs persistantes indiquaient que les victimes ont été enlevées et que leurs ravisseurs exigeraient  une rançon en échange de leur libération. Mais aucune autorité n’a confirmé la rumeur et le dossier semble au point mort.

Audio

Interview avec Irahima Gassama

Source Seneweb.com