La mémoire collective nous apprend que nous serions venus d’Égypte… “m’enfin” c’est ce que nous retenons rapidement des travaux de Cheikh Anta Diop pour qui l’Égypte constitue le berceau historique et culturel de l’Afrique. Par l’étude de la riziculture de mangrove – avec son aquaculture (pisciculture, salicuture…) – de l’architecture à impluvium et des structures sociales, nous pouvons avancer la thèse que la culture Ajamaat est le fruit d’innovations locales exceptionnelles. Une telle thèse, les générations de chercheurs après Cheikh Anta Diop devraient l’enrichir, il ne s’agit pas d’exclure l’influence égyptienne, mais d’inscrire le peuple Ajamaat dans une pluralité de matrices civilisationnelles africaines.
Les Ajamaats au carrefour de l’histoire mémoire
Les Ajamaats de la Sierragambie occupent une place à part en Afrique de l’Ouest. Si leur mémoire collective invoque souvent l’Égypte pharaonique comme berceau originel, s’alignant ainsi sur la quête d’unité culturelle de Cheikh Anta Diop, le chercheur qui observe leur mode de vie peut dans un esprit de théorisation et de conceptualisation scientifique suggérer une autre trajectoire. Car, leurs techniques agricoles et leur habitat semblent plutôt être le résultat d’une adaptation millénaire à l’écosystème du littoral entre la Gambie et la Sierra-Léone.
Précisions que pour Diop, l’Égypte est le pôle de référence, mais dans une approche polycentrique que souvent les mémoires collectives ne prennent pas en compte. Il ne s’agit pas de dire que tout vient du Nil par une ligne droite, mais qu’il existe une « parenté de structures » (langue, institutions, symboles) entre les peuples noirs.
Ainsi, admettre une origine interne aux Ajamaats ne trahit donc pas la pensée de Diop ; cela illustre au contraire la capacité de l’Afrique à créer des foyers de civilisation autonomes et interactifs.
La Sierragambie comme laboratoire écologique pour la riziculture de mangrove, l’aquaculture (pisciculture, salicuture…)
Pour opérationnaliser cette théorie sur les Ajamaats, nous avons privilégier le concept de Sierragambie, après avoir parlé ailleurs de pays Ajamaat (entre Casamance et Guinée-Bissau). La zone géographique qui nous intéresse est le littoral entre la Gambie et la Sierra-Léone, ce milieu complexe de mangroves et de terres salées.
Bien avant les influences soussous, mandingues, peules ou coloniales, cet espace semble avoir fonctionné comme un carrefour de migrations régionales plus anciennes. C’est ici, dans ce “labyrinthe aquatique”, que s’est forgée une identité fondée sur la riziculture et aquaculture nécessitant maîtrise technique et gestion collective.
Pour parler donc de la technologie exceptionnelle de la riziculture de mangrove (qui est toujours accompagnée d’aquaculture); c’est ici dans le Pays ajamaat, que l’on peut fondamentalement établir une comparaison avec l’Égypte. Car, la riziculture Ajamaat est un marqueur de civilisation fondamental qui se distingue radicalement du modèle égyptien par l’ingénierie endogène et l’organisation individualiste. Du point de vue technique, elle repose sur des digues anti-sel et une maîtrise complexe des marées, totalement absentes dans la vallée du Nil où l’on cultivait le blé et l’orge grâce aux crues fluviales.
Malgré l’existence d’un « Roi-prêtre » faiseur de pluie et qui détenait des rizières qui constituaient les réserves pour toute la communauté, le caractère centralisé de la riziculture ajamaat s’arrête là. Ainsi, contrairement à l’irrigation égyptienne qui nécessitait un État centralisé et fort, la riziculture de mangrove exige une coopération communautaire décentralisée. Elle a ainsi façonné une société égalitaire et autonome.
Qui de l’architecture … à impluvium
La sédentarisation ajamaat est accompagnée d’un génie du foyer. L’habitat Ajamaat, avec sa célèbre maison à impluvium, est une réponse directe à l’hostilité aussi bien climatique comme sociale.
Conçue pour recueillir l’eau de pluie et ventiler l’espace, cette structure est une innovation vernaculaire liée à la zone humide estuarienne. Une adaptation au climat qui n’écarte pas celui de la protection contre certaines agressions humaines, une adaptation donc liée aux conjonctures sociopolitiques; car elle est faite de manière à ce que famille comme propriété mobilières (riz, animaux domestiqués…) puissent intégrer dans la propriété immobilière en tant de conflit par exemple.
Si l’architecte Pierre Atépa la compare à une « pyramide tronquée », on peut bien admettre que sa philosophie est inverse. Là où l’Égypte visait la verticalité et le sacré monumental, l’impluvium privilégie l’horizontalité et la vie domestique communautaire. Les Ajamaats, dont les tombes fascinent par leur architecture souterraine, ne se complaisent pas dans l’apparat du dévotisme ; ils privilégient une pratique responsable de la foi.
Pour le chercheur qui s’intéresse à la Sierragambie et aux Ajamaats singulièrement, insuffisamment étudié dans une perspective locale, il défendra certainement la tendance d’une histoire polycentrique de l’Afrique. L’analyse des matérialités historiques locales penche pour une migration interne et une cristallisation culturelle ouest-africaine. Les preuves botaniques, architecturales et la continuité des pratiques entre la Guinée et la Gambie soutiennent l’idée d’un développement autonome.
Pour abréger cette hypothèse…
En tous les cas, pour les futures générations de chercheurs, gageons que reconnaître le génie propre des Ajamaats permet de sortir d’une vision où l’Égypte serait l’unique source de lumière. L’Afrique doit être pensée comme un continent aux multiples foyers (Nil, Niger, Sénégal, Rivières de la Sierragambie, Congo). L’Égypte reste un pôle historique majeur, mais les Ajamaats prouvent que les Africains ont su inventer, partout sur le continent, des réponses techniques et sociales d’une sophistication exemplaire.
Soyez fier/es d’être “Injé Ajamaat” !
Akandijack
Yep, yep, yep fire !