Les Ajamaats ont toujours été acteurs…

On réduit encore trop souvent la formation des frontières africaines à la seule Conférence de Berlin (1884‑1885), comme si — comme on aime le raconter — quelques diplomates européens avaient tiré des lignes droites sur des cartes vides, sans logique ni histoire derrière. Or, nos ancêtres Ajamaats n’étaient peut‑être pas “la méthode”, mais il y avait bel et bien une méthode de travail des occdientaux, avec ses biais, ses angles morts, ses rapports de force qui prenaient en compte leur agentivé dans le Pays Ajamaat. C’est dire que la vision courante de Berlin est non seulement simpliste, mais doublement, voire triplement fausse.

Triplement, parce que cette vision empêche d’interroger la méthode (occidentale) elle‑même, celle de Berlin, ses termes de référence, ses critères, ses négociations locales. Doublement, parce qu’au nom d’une unité africaine idéalisée — nourrie de supranationalismes et de nationalismes — elle efface l’existence de systèmes frontaliers traditionnels et, par conséquent, le rôle décisif des sociétés africaines dans la configuration des limites actuelles.

Prenons le cas de la Gambie. J’en suis venu à comprendre — au point d’en faire une hypothèse — que l’architecture politique gambienne pousse cycliquement les Ajamaats à revendiquer le pouvoir, y compris par des coups de force. C’est une question de latence… Et cette attente, calculée ou non, se résume parfaitement par un proverbe local : « Pour la hyène, si longue que soit la veille, demain finit toujours par advenir. » (Piyo kalo baré Kajom).

Cette lecture, nous la plaçons au cœur de la phénoménologie des tensions entre les bassins de la Gambie et du Cacheu. Elle nous rappelle que la stabilité de la Sierragambie est indissociable des héritages de pouvoir locaux. Pour comprendre cela, il faut donc rejeter la thèse réductrice d’une Gambie “accident géographique” — ce fameux “doigt dans la bouche du Sénégal” — pour y voir ce qu’elle est réellement, un champ de bataille sociopolitique ancien où les autochtones de la Casamance historique revendique leur droit de s’autogouverner. Ainsi, derrière les frontières coloniales se cachent des logiques de domination et des stratégies de conquête bien plus profondes que ce que les États modernes veulent bien admettre.

Des territorialités anciennes et solidement établies

En Guinée‑Bissau, on appelle Baçukis — “ceux du pays” — les autochtones, c’est‑à‑dire les Ajamaats, présents jusqu’en Gambie malgré la fragmentation coloniale en trois espaces distincts. Qui dit les “propriétaires du pays, veut bien signifier que la géographie n’était pas un concept abstrait; elle était une pratique sociale, politique et spirituelle ancrée dans le terroir. Bien avant l’arrivée des Européens, chaque communauté maîtrisait précisément son espace. Les limites entre villages étaient connues, discutées, respectées. Elles organisaient l’accès aux champs familiaux, aux terres communautaires, aux forêts sacrées.
N’est-ce pas donc que l’idée selon laquelle les frontières seraient une invention occidentale ne résiste pas à l’examen des réalités locales, notamment dans le pays ajamaat où, depuis le XVIᵉ siècle, les Européens n’ont cessé de catégoriser les occupants selon leurs propres logiques.

Agentivité sous la période coloniale

Rappelons que depuis l’installation du système atlantique, les Européens, à partir du XVIe siècle, ont utilisé la diplomatie pour s’implanter sur les côtes. Les Ajamaats, eux, ont longtemps différé les contacts directs avec lesdits Européens et ont toujours su compter sur les intermédiaires que les occidentaux ont fini par considérer comme étant des locaux. Quoi que l’on dise, les Ajamaats ont participé au commerce atlantique en fournissant du riz aux négriers, même s’ils refusaient de vendre des captifs, qu’ils intégraient dans leurs familles. Ils pratiquaient la piraterie atlantique, mais selon leurs propres normes.

L’on constate alors une continuité de cette agentivé de résistance durant la période coloniale. A la (veille de la) fin du système atlantique, lorsque les Britanniques — affaiblis par la perte de leurs colonies américaines — se retrouvent engagés dans la lutte contre la traite, le hasard des choses les conduit à s’appuyer sur les Ajamaats dans leur rivalité avec la France. Cette rivalité, insistons, nourrie par les guerres d’indépendance américaines (1775‑1783) (voire même haïtienne (1791‑1804)), se déplace jusqu’au fleuve Gambie. A la suite du conflit franco-britaniique pour récupérer la Sénégambie, on était dans une situation où des 1779, les Français contrôlaient désormais Saint‑Louis et les Britanniques Gorée.

Mais en octobre 1780, une bataille éclate sur la rivière Gambie devenue un No man’s land où les populations de la rive nord semblait bien accueillir l’annonce du retour des Français. Mis en difficulté, les Anglais se replient sur la rive sud, dans le Fogni, entre Gambie et Casamance, où ils trouvent le soutien des Ajamaats.

L’alliance déterminante avec les Diolas (Ajamaats)

C’est ici que l’histoire des frontières cesse d’être un duel diplomatique européen. Réfugiés en territoire autochtone — les “Jolas”, reconnus comme premiers occupants du Fogni Kombo — les Britanniques trouvent protection auprès de populations historiquement opposées à la traite négrière. Les Ajamaats deviennent ainsi des adversaires directs de l’expansion française et empêchent la France de contrôler entièrement le bassin gambien. N’eût été lesdits “Diolas, Joolas”, la Gambie serait devenue française dès la fin du 18e siècle. Ce n’est pas un hasard si, au début du XIXᵉ siècle, les Anglais obtiennent d’un propriétaire terrien local, de la famille des Bodiang, la cession de l’île de Banjul, future capitale de la Gambie.

Dès lors, il n’est pas exagéré d’affirmer que la présence britannique sur le fleuve Gambie ne doit pas seulement à la diplomatie ou à Berlin, mais à un véritable rempart africain, fait d’alliances locales et de stratégies de survie.
La même logique se retrouve plus au sud, en Guinée‑Bissau où les Portugais ont toujours eu du mal à s’imposer après plus de 3 siècles.

Le recul portugais et la persistance des résistances

L’Abbé Diamacoune aimait associer la “Casamance Invicta Felix” à trois cents ans de résistances ajamaats. Cette résistance s’explique aussi dans l’histoire particulière de la présence portugaise. Contrairement aux Français, qui cherchaient une administration directe, les Portugais s’appuyaient sur un système de créolisation, gurmétisation, centré sur Ziguinchor, reposant sur des intermédiaires (les fameux Banhúns, Bukanakus, ces intermédaires des rivières du sud devenus Baynunks) sans réelle autorité sur les populations autochtones qui développent l’économie les marécages du littoral et des embouchures, les fameux Floups, Felupes, Angaloukh.

Cette faiblesse structurelle qui s’appuie sur l’identité atlantique et sans socle civilisationnel, facilita la progression française, qui sut exploiter les divisions locales à partir de l’Hinterland et mobiliser laptots et mercenaires issus du fleuve Sénégal pour aller à la conquête du fleuve Casamance. Mais cette progression fut constamment mise à l’épreuve par les résistances locales, qui refusaient l’intégration forcée que voulait la France. Ce qui advint aux indépendances est une autre chose, mais la France n’a jamais dominé la Casamance…
(Merci d’acceptez cette vérité historique et de bien vouloir respecter la résistance de nos ancêtres face aux Européens, et jamais aucun autre peuple n’a vaincu les Ajammats !)

A propos donc des frontières….

L’un des résultats de l’agentivité, c’est bien d’acepter le fait ainsi que les frontières sont aussi issues d’un compromis imposé par les peuples. En tous les cas, à travers le Fogni (Kombo) à la veille de la colonisation, on peut comprendre qu’on ne peut séparer ni la Gambie, ni la Guinée‑Bissau de la Casamance. Tant que la Casamance est en tension, ses terroirs sœurs serviront de refuges et de relais, car le lien est plus profond que n’importe quel découpage colonial.

Que nos spécialistes de la paix au sud, acceptent les matérialités historiques qui voudraient que les frontières gambiennes ne sont pas le produit mécanique d’un compas européen. Que si la supériorité technique des puissances coloniales a compté, le tracé final résulte d’un équilibre imposé par les résistances africaines, leurs alliances, leurs refus, leur maîtrise du terrain. Ainsi, nos ancêtres Ajamaats ne furent ni passifs ni effacés, ils ont pesé sur l’histoire, et leurs choix ont durablement façonné les limites géographiques et les complexités géopolitiques que nous connaissons aujourd’hui.

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Akandijack

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