Héritées de l’époque coloniale, les frontières actuelles entre le Sénégal, la Gambie et la Guinée-Bissau fragmentent le Pays Ajamaat que la mémoire collective retient sous la forme de Gabou, un espace historiquement et culturellement uni. Bien que ces tracés administratifs imposent une conception rigide de l’État colonial que nous reproduisons malgré les décentralisations renseignées par la situation en Casamance, ils ne parviennent pas à effacer les solidarités profondes, notamment en Sierragambie littorale, la Casamance méridionale où les échanges transfrontaliers restent intenses. Ce lien historique est très ancien et se démontrait dès le XVIIIe siècle avec une alliance stratégique entre les Anglais et ce qu’ils appelèrent “L’empereur du Fogni” contre les Français; preuve que le Pays Ajamaat, par une certaine solidraité de ses peuples, fut le théâtre d’une révolution anti-esclavagiste qui favorisa d’ailleurs, par la suite, l’implantation britannique avec leur “Indirect rule” en Gambie dans le Fogni Kombo, refuge de tous ceux qui entrèrent en conflit avec la France coloniale à partir du 19e siècle (Fodé Kaba, Fodé Sylla, Moussa Molo, Maba Diahou Ba…).

Le XVIIIe siècle est décisif pour comprendre le Pays Ajamat et surtout la Casamance d’aujourd’hui

Du XVe au XVIIIe siècle, la région du fleuve Casamance reste un espace réfractaire au système atlantique. L’impénétrabilité du fleuve, la maîtrise du terrain et la détermination des populations locales rendent toute implantation étrangère difficile. Les puissances européennes qui s’y aventurent sont régulièrement repoussées. Pendant longtemps, la connexion à l’Atlantique ne se fait donc qu’indirectement, grâce à des intermédiaires locaux comme les “Banhuns-Grumetes”, disons autrement les “Fiju di terra” (Tangomaos et autres Lançados du terroir)  qui relient l’hinterland via les marigots, aux rivières comme Sao-Domingo/Cacheu et fleuve Gambie.

1775–1783 : la guerre de la connexion atlantique qui bouleverse la Sénégambie

L’Angleterre victorieuse de la Guerre des 7 ans (1763) doit faire face à une demande politique, la « No Taxation without Representation » dans ses colonies. Les colons contestent les impôts (Stamp Act, Tea Act) votés par un parlement britannique où ils ne sont pas représentés. Voilà l’origine de ce qui allait devenir la guerre d’indépendance américaine à partir de 1775. Les colonies proclament leur indépendance en 1776, entériné par le Traité de Paris en 1783. Cette guerre ne se joue pas qu’en Amérique. Elle devient, ce qu’on pourrait appeler, le conflit de la connexion atlantique, et la Sierragambie en est l’un des théâtres les plus stratégiques. Il suffit pour cela de revoir l’histoire de la courte durée de la Province de la Sénégambie (sanctionné aussi par le Traité de Paris en 1783) dont les derniers jours sont renseignés par le contexte de l’époque et la période 1778-1780.

1778-1780 : le choc franco‑britannique pour la Sénégambie

  • Les Français lancent une offensive pour reprendre le contrôle des fleuves Sénégal et Gambie (ainsi que l’île de Gorée) aux Anglais;
  • Les Britanniques engagés en Amérique contre les Américains et les Français, sont en difficulté, affaiblis par la perte de leurs colonies américaines;
  • La perte des colonies américaines en 1783 (traité de Paris) marque un tournant dans l’intérêt britannique pour la traite négrière;
  • La Province britannique de la Sénégambie, créée en 1765, se désagrège progressivement;
  • Sur place, le “Pays Ajamaat” qui a longtemps différé au système atlantique va devenir un allié anti-esclavagiste pour les Anglais.

1780 et le rôle décisif des populations du Pays Ajamaat

Sur le fleuve Gambie, les Britanniques ne survivent qu’avec l’aide des populations Ajamaat du Fogni, qui s’allient à eux pour défendre leur autonomie et contrer l’expansion française.
Ce soutien local change le cours du conflit de la connexion atlantique avec la fin de la Province of Senegambia, c’est-à-dire de la Sénégambie historique.

Les résolutions du traité de Paris (1783) et la fin de la Sénégambie historique

  • La France présente sur le Fleuve Sénégal récupère Saint‑Louis et Gorée;
  • La Province de la Sénégambie est officiellement dissoute;
  • La Gambie reste britannique, en grande partie grâce à l’appui des sociétés locales, les Ajamaats du Fogni Kombo.

Nota bene :

Cette période révèle une vérité essentielle que l’historiographie de la Sénégambie ne met pas souvent en valeur ; les peuples du Pays Ajamaat ne sont pas des figurants de l’histoire atlantique, mais des acteurs politiques majeurs au moment des révolutions atlantiques suivies des luttes d’indépendances dans les anciennes colonies esclavagistes.

Révolution anti-esclavagiste dans le Pays Ajamaat : Trois présences impériales, trois trajectoires

Portugal : une présence ancienne mais uniquement commerciale

  • Impénétrabilité du fleuve Casamance façonnée par les Portugais depuis le 15e siècle;
  • Comptoirs dès 1445 dans le Rio Cacheu, Ziguinchor en 1645;
  • Agentivité de résistance des populations Ajamaats (15e – 19e siècle);
  • Abolition de la traite : 1836 ; abolition de l’esclavage : 1869–1878;
  • Colonisation tardive après Berlin (1884–1885);
  • 1886–1888 : Cession de la Casamance à la France.

Angleterre : un contrôle fluvial consolidé après 1816

  • Dès 1661, ils reprennent Saint James aux Courlandais (Lettonie);
  • 1765 : Première colonie en Gambie;
  • 1779: Destruction du Fort James par les Français (possibilité d’installation sur le fleuve n’était plus possible: les Français restent sur le Fleuve Sénégal et les Anglais à Gorée);
  • 1780 : Conflit Franco-Anglais pour le contrôle du fleuve Gambie, collaboration anglaise avec les peuples Ajamaats au sud du fleuve alors que les populations au nord étaient favorables aux Français;
  • 1783 : Fin de la « Province of Senegambia » et lutte contre la traite sur le fleuve Gambie;
  • 1807 : Abolition britannique de la traite négrière;
  • 1816 : Fondation de Bathurst (Banjul);
  • 1821 : Colonie de la Couronne;
  • 1894 : Protectorat sur l’intérieur.

France : Historique de sa présence dans le Pays Ajamaat et Casamance

Avant 1681 : implantation à Albreda sur le fleuve Gambie

  • La France contrôlait Saint-Louis et Gorée avant de construire un point de traite à Albreda en 1681 juste en face du fort James;
  • Rivalité directe avec les Anglais sur le fleuve Gambie et qui va se développer dans cet espace entre les fleuves Sénégal et Gambie;
  • En 1758 (Guerre des 7 ans), les Anglais expulsent les Français du fort de Saint-Louis et domine désormais le fleuve Sénégal, l’île de Gorée en 1763;
  • Perte d’infleunce de la France et naissance de “The Province of Senegambia” pour administrer de manière unifiée les possesions le long du fleuve Gambie jusqu’au fleuve Sénégal.

1776–1783 : Offensive française et limites

  • 1776: La France profite de la guerre d’indépendance américaine pour attaquer les positions anglaises;
  • Succès sur le Sénégal (Saint-Louis, Gorée), mais échec sur le fleuve Gambie en raison :
    – de la résistance locale (Fogni),
    – du maintien de réseaux britanniques (reconvertis plus tard en “indirect rule”);
  • 1780 : Perte partage d’influences sur le fleuve Gambie, les populations au nord du fleuve étaient favorables au retour des Français, tandis que celles du sud s’étaient alliés aux Anglais;
  • 1783: Malgré la fin de la Sénégambie, la France continue à faire la traite sur ses posessions du fleuve Sénégal et Gorée;
  • 1836 : Tentative de pénétration par le fleuve Casamance avec la présence française à Karabane et surtout à partir de Sédhiou en 1838;
  • Abolition de l’esclavage : 27 avril 1848;
  • 1886–1889 : Contrôle de Ziguinchor et consolidation française.

Nota bene :

Pourquoi cette histoire compte encore aujourd’hui ?

Parce que la Casamance actuelle ne peut se comprendre sans les résistances historiques d’abord au système atlantique et coloniale ensuite ; sans l’histoire des alliances stratégiques (souvent sans traité) avec ou contre les Européens, l’agentivité des populations Ajamaat, les recompositions impériales du XVIIIe et XIXe siècles.

Le Pays Ajamaat, et la Casamance singulièrement n’a jamais été une périphérie passive. C’est un espace qui a négocié, résisté et influencé les rapports de force dans l’histoire de la colonisation dans sa connotation esclavagiste.

PuissanceDébut présenceNature initialeAbolition esclavageColonisation territorialeMoment clé
PortugalXVe s. (1445)Commerce, comptoirs1836–1878Tardive (1880–1915)Cession Casamance (1886–1888)
AngleterreXVIIe- XVIIIe s.Comptoirs fluviaux1807 voire 1780Consolidation 1821–1894Protectorat (1894)
FranceXVIIe–XIXe s.Comptoirs côtiers1848Structuration dès 1836, domination après 1886Contrôle de Ziguinchor (1886)
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