Dans son texte intitulé « Révision constitutionnelle : fuite en avant ou moment du bilan ? », le Professeur Ibrahima Thioub propose une lecture sévère du moment institutionnel sénégalais. Il ouvre sa réflexion par une formule qui sonne comme un avertissement : « Les grandes ruptures naissent rarement de la seule modification des textes. Celles-ci procèdent d’une mutation des cultures politiques. » À ses yeux, l’alternance de 2024 a davantage renouvelé les acteurs qu’elle n’a transformé les règles d’exercice du pouvoir.
Cette entrée en matière installe le cœur de sa critique : la révision constitutionnelle engagée par le régime Pastef n’est, selon lui, ni opportune ni pertinente. Elle détournerait l’attention du bilan économique et social, qui demeure l’urgence première, et risquerait de servir « d’écran de fumée » pour masquer l’absence de résultats concrets. En filigrane, Thioub renvoie Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko à une même responsabilité : celle d’un pouvoir qui cherche à réformer les institutions avant d’avoir stabilisé son rapport au réel.
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Une critique qui dépasse les postures institutionnelles du duo Diomaye–Sonko
Le propos du Professeur Thioub ne se limite pas aux tensions internes ou aux équilibres de pouvoir entre l’exécutif et le législatif. Il vise plus largement la manière globale dont le Pastef exerce le pouvoir. En s’écartant volontairement des querelles de procédure, l’auteur choisit de se concentrer sur le fond de l’action publique. Lorsqu’il affirme que « les ruptures ne naissent pas des textes », il critique en réalité la précipitation de la majorité parlementaire, la mécanique d’adoption des réformes et l’illusion selon laquelle un simple changement juridique suffirait à résoudre la crise de confiance qui traverse le pays.
Cette charge analytique s’étend tout aussi fermement à l’exécutif. Thioub remet en cause son agenda global, qualifiant la révision de « fuite en avant ». Selon lui, le sommet de l’État utilise la refonte institutionnelle comme un paravent destiné à masquer « l’impasse économique », la méfiance croissante des bailleurs de fonds et l’incapacité à produire des résultats tangibles à court terme pour les ménages. Dès lors, peu importe le canal choisi — « référendum populaire » ou « voie parlementaire » —, changer l’architecture des institutions est jugé inopportun tant que la question cruciale du financement souverain de l’économie reste sans réponse.
En renvoyant les deux têtes du pouvoir à une même limite, Thioub pointe leur incapacité commune à articuler réforme structurelle et réponse aux urgences sociales immédiates.
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Nuancer la critique : redevabilité démocratique et interdépendance entre économie et institutions
Si la critique de Thioub est stimulante, elle mérite toutefois d’être nuancée. La révision constitutionnelle n’est pas, pour le pouvoir en place, une simple manœuvre de diversion. Elle constitue l’accomplissement d’un contrat moral et électoral passé avec le peuple sénégalais. Le Pastef inscrit historiquement sa démarche dans la continuité des Assises nationales (2008 2009), dont le Professeur Thioub lui-même reconnaît l’importance dans la refondation éthique du pays.
L’analyse de Thioub semble inviter à dépasser un certain « fétichisme textuel » propre à cet héritage pour affronter directement le réel économique. Mais en tant qu’héritier de ces mêmes Assises, le Pastef avait érigé la transformation des règles d’exercice du pouvoir en clé de voûte de son programme de rupture. Engager cette réforme après deux ans de gouvernance relève donc du respect strict des engagements de campagne. Reporter ce chantier aurait pu être interprété comme un renoncement ou un manque de courage politique. La légitimité populaire, acquise dans les urnes, impose au régime de mener à bien cette révision pour honorer la confiance du souverain primaire.
Contrairement à la séparation étanche opérée par Thioub entre « urgence économique » et « réforme juridique », on peut soutenir que les deux chantiers sont intrinsèquement liés. Pour surmonter l’impasse économique et redéfinir les rapports de force avec les partenaires internationaux, le pays a besoin d’institutions fortes, transparentes et stables. La révision constitutionnelle sert à poser les bases de la bonne gouvernance et de la lutte contre la corruption. Loin d’être un “écran de fumée”, elle constitue le préalable politique et juridique nécessaire pour attirer des investissements souverains et viabiliser le projet de rupture économique. Autrement dit, l’économie s’adosse à l’institutionnel, et non l’inverse.
Cette articulation entre culture politique et architecture juridique renvoie à un débat de fond. Les Assises nationales avaient été conçues comme un moment de refondation éthique, visant à rompre avec le présidentialisme absolu et le clientélisme.
Certes, le Professeur Thioub rappelle que « les véritables ruptures naissent des mentalités et non des lois ». Mais l’histoire politique sénégalaise montre que l’un ne progresse jamais sans l’autre, que les pratiques n’évoluent pas spontanément, elles sont façonnées et contraintes par le cadre légal. Inscrire de nouvelles règles dans la Constitution permet de sanctuariser la rupture promise, afin qu’elle ne dépende plus de la bonne volonté des dirigeants actuels, mais qu’elle devienne une norme pérenne pour les générations futures.
En définitive…
En définitive, la démarche du régime ne doit pas être lue comme une simple « fuite en avant », mais plutôt comme la recherche d’un équilibre complexe entre la gestion des urgences économiques du quotidien et la fidélité à une vision structurelle à long terme. En s’efforçant de respecter sa promesse électorale, le pouvoir cherche à consolider la légitimité politique requise pour mener, par la suite, les réformes économiques exigeantes que le Professeur Thioub appelle de ses vœux.
Cependant, dès lors que l’on acte qu’il est temps de réformer, le choix de la méthode cristallise une véritable guerre de tranchées entre l’exécutif et le législatif. Face à l’impasse budgétaire soulevée par Thioub, la voie parlementaire ne se présente pas seulement comme l’option économiquement rationnelle — car infiniment moins coûteuse que le dispositif référendaire exigé par la Présidence —, elle devient le terrain d’un bras de fer institutionnel majeur. Le législatif accuse l’exécutif d’utiliser le référendum comme une « manœuvre d’enlisement » destinée à retarder les échéances. Devant ce conflit, Thioub se retrouve acculé à un choix stratégique : soit il valide la voie de l’Assemblée nationale pour des raisons d’économie budgétaire, soit il s’aligne sur le calendrier dilatoire de la Présidence, au risque de se mettre en contradiction avec l’esprit de rupture sans délai des Assises nationales.
En renvoyant Diomaye et Sonko dos à dos, l’historien refuse d’être l’arbitre de cette guerre d’usure. Il rappelle opportunément que la transformation profonde du Sénégal ne saurait être le trophée d’un camp contre un autre, mais dépend de la capacité collective à articuler réalisme budgétaire, sincérité institutionnelle et responsabilité démocratique. Mais en se contentant d’une critique symétrique, sa posture finit par favoriser — malgré lui certainement — le camp du dilettantisme politique, celui qui prospère lorsque l’intelligentsia se retire du terrain de la décision.
Pape Chérif Bertrand Basssène, Akandijack
Membre Pastef, Ziguinchor