Nota bene: La justice est le fondement indispensable de toute mémoire collective apaisée. Sans l’établissement d’une vérité…, les commémorations risquent de n’être que des symboles creux. La vérité judiciaire et la sanction* des coupables sont des préalables nécessaires pour que le recueillement soit sincère et utile.

Une nouvelle approche mémorielle en Casamance invite à transformer le deuil de la “Guerre Incivile” (Bassène, 2025) en un levier de réconciliation nationale, loin des récits unilatéraux qui ont longtemps fragmenté les mémoires. Cette stratégie pourrait repose sur quatre piliers — neutralité rituelle, inclusion radicale, territorialité et sobriété— afin de permettre aux souffrances de toutes les victimes, militaires comme civiles, de cohabiter dignement dans un même espace symbolique.

Pour ce faire, il faut des objectifs à la fois symboliques, sociaux comme politiques. Symbolique, parce que cela doit être un rituel qui vise à reconnaître la douleur collective, à restaurer la dignité des victimes et à apaiser les mémoires. Il s’agit de transformer la mémoire du conflit en un espace de reconnaissance plutôt qu’en un champ de confrontation. L’objectif se décline en termes de renforcement de la cohésion communautaire, il s’agit de favoriser une réconciliation durable et prévenir la réactivation des récits antagonistes. En créant un espace partagé, la commémoration va ainsi contribuer à reconstruire les liens sociaux fragilisés par la “guerre incivile”. Enfin, elle permet d’inscrire la mémoire du conflit dans une perspective nationale, de promouvoir une culture de paix et d’éviter les usages partisans de la mémoire. La commémoration devient ainsi un outil de stabilisation symbolique et de prévention des tensions futures.

Cette suggestion propose un cadre conceptuel et pratique pour guider les associations communautaires dans la mise en place d’une commémoration inclusive de la Guerre incivile en Casamance. Elle vise à structurer une démarche mémorielle apaisée; d’éviter les récits antagonistes; de renforcer la cohésion sociale; valoriser les pratiques culturelles locales.

Nous ne cessons de parler de contexte, ce qu’on appelle “Guerre incivile sénégalaise'”, c’est bien une “guerre civile” qu’on ne veut pas appeler ainsi en Casamance et qui a profondément marqué les communautés, les familles et les territoires. Contrairement aux conflits internationaux, elle a mis en mal certes les forces régulières de l’État et les combattants du Mouvement des Forces démocratiques de la Casamance, mais aussi des populations partageant les mêmes villages, les mêmes institutions, les mêmes espaces sacrés, parfois les mêmes liens de parenté. Cette proximité rend la mémoire du conflit particulièrement sensible. Elle exige une approche fondée sur la phénoménologie du conflit et sur les principes du deuil partagé.

Au Sénégal et en Casamance singulièrement, les associations communautaires dans le développement, peuvent jouer un rôle central dans la gestion des mémoires locales. Et tout porte à croire qu’un jour, elles s’intéresseront si ce n’est déjà pas le cas, à ces problématiques qui tendent à aller vers la réconciliation. Cependant, trois risques majeurs doivent être évités au moment de la théâtralisation de la “Guerre Incivile”. C’est à dire qu’il faut surtout éviter de raviver les fractures en réactivant des récits antagonistes à travers par exemple les commémorations unilatérales; reconnaître certains morts et ignorer d’autres crée un sentiment d’injustice mémorielle, cela donne le sentiment d’une échelle des souffrances; ajoutons enfin l’instrumentalisation de la mémoire, une certaine politisation au nom d’une certaine idée de la nation qui risque de fragiliser le processus de paix. La commémoration doit donc être pensée comme un espace de reconnaissance mutelle, non comme une affirmation identitaire ou politique.

Quelques principes directeurs

Neutralité rituelle

La commémoration doit se déployer dans une posture de neutralité rituelle, c’est‑à‑dire éviter toute symbolique susceptible d’être interprétée comme une prise de position dans le conflit. Pour garantir cette impartialité, le rituel s’appuie sur des éléments universels — silence, eau, lumière, arbre, terre — qui ne renvoient à aucun camp, aucune faction, aucune mémoire antagoniste. Ces symboles partagés permettent d’installer un espace de recueillement où chacun peut se reconnaître sans se sentir menacé ou instrumentalisé.

Inclusion radicale

La commémoration doit également reposer sur une inclusion radicale. Il ne s’agit pas de fusionner les récits ni de produire une mémoire unique, mais de permettre à toutes les expériences du conflit de cohabiter dans un même espace symbolique. Sont ainsi reconnus les militaires, les civils, les combattants non étatiques, les disparus, les blessés, ainsi que les familles affectées. Cette pluralité assumée constitue la condition d’une mémoire apaisée, capable d’accueillir la complexité du vécu collectif.

Territorialité

Le rituel doit être ancré dans la territorialité casamançaise, en mobilisant les symboles qui structurent l’imaginaire local : le fleuve, les bois sacrés, la musique traditionnelle, la terre rouge, les arbres tutélaires. Ces éléments ne sont pas décoratifs ; ils affirment que la mémoire du conflit appartient d’abord aux communautés qui l’ont traversé. Ils renforcent la légitimité du rituel en l’inscrivant dans un paysage sensible partagé.

Sobriété

La commémoration doit demeurer sobre, digne et non héroïsante. Elle ne cherche ni à glorifier ni à réécrire le passé, mais à reconnaître la perte humaine dans toute son étendue. La phrase centrale — « Nous reconnaissons toutes les vies perdues dans cette guerre incivile, sans distinction » — exprime cette volonté de se tenir à distance des récits de victoire ou de défaite pour privilégier une éthique de reconnaissance.

Architecture potentielle de la commémoration

Choix du lieu

Le lieu doit être neutre, non militarisé, et idéalement situé à proximité d’un élément naturel tel qu’un fleuve, un arbre ou une clairière. Ce choix permet de créer un espace de mémoire partagée, où aucune identité institutionnelle ne domine et où la nature sert de médiation symbolique entre les différentes mémoires.

Rituel central

Le rituel s’organise autour de cinq moments : une ouverture en silence ; la lecture d’un texte de reconnaissance collective ; le dépôt de symboles naturels (eau, feuilles, pierres) ; un temps de recueillement partagé ; et une clôture par une parole de paix. Cette séquence progressive construit un chemin commun allant de la reconnaissance à l’apaisement.

Symboles à privilégier

Les symboles mobilisés doivent être simples et porteurs de sens universel. Ces symboles permettent de ritualiser la mémoire sans la politiser.

Acteurs impliqués

La commémoration doit rassembler les familles des victimes, les représentants des communautés locales, les autorités religieuses et traditionnelles, les jeunes et élèves, les associations mémorielles, ainsi que les institutions publiques — présentes en soutien mais non en direction. Cette configuration garantit une participation équilibrée et évite toute captation politique.

La commémoration de la “Guerre incivile” en Casamance doit être pensée comme un acte de reconnaissance, de sobriété et de cohabitation mémorielle. En rendant possible une mémoire partagée, elle offre aux communautés la possibilité de regarder leur passé sans se déchirer et de construire un avenir où la mémoire devient un instrument de paix plutôt qu’un vecteur de division.

Akandijack

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