Depuis août 2026, le Sénégal est traversé par une polémique portant sur l’existence et l’usage de crédits budgétaires spéciaux – les débatteurs préfèrent ceux – logés à la Primature et associés à la gestion de la paix en Casamance. Cette controverse, qui implique notamment Ousmane Sonko, ex-premier ministre et actuel président de l’Assemblée nationale, s’inscrit dans une histoire institutionnelle complexe liée à la Guerre Incivlle (Bassène, 2025), marquée par la coexistence de trois dispositifs distincts, à savoir l’Agence nationale pour la Relance des Activités économiques et sociales en Casamance (ANRAC), le Programme de gestion de la paix en Casamance (PPC), et le Plan Diomaye pour la Casamance (PDC). Nous trouvons ici, l’opportunité de proposer une analyse de ces mécanismes, de leurs fondements juridiques, de leurs usages politiques et des controverses qu’ils ont suscitées depuis leur création en 2004, voire bien avant.

Transcription améliorée (pas 100/100 fidèle) d’une partie du discours de campagne du Président Abdoulaye aux élections de (8) février 2019.`

Alors, maintenant, pour les élections, l’argent que Macky Sall et ses gens ont mobilisé, personne ne sait à combien il s’élève. Si ce que je dis ne lui plaît pas, il n’a qu’à m’amener au tribunal. Les tribunaux sont là, il n’a qu’à m’y amener pour dire que ce que dit Abdoulaye Wade n’existe pas. Vous, vous avez vu d’où Macky Sall a tiré toute cette fortune ?

Première chose : chaque Premier ministre a un fonds sur la Casamance, pour régler la question de la Casamance. Le Premier ministre au Sénégal, depuis Senghor jusqu’à Abdou Diouf, dispose de 60 milliards. Comment gère-t-il cela ? Quand il est honnête, ça va. Mais s’il n’est pas honnête… (inaudible: )Il vous dit : “Samba Sarr ou Samba Diop est venu, il dit qu’il veut l’indépendance”, tu entres, tu lui donnes 5 millions, 3 millions, 2 millions. Ce fonds, personne n’a le droit de le contrôler — c’est l’Assemblée qui le lui alloue. Moi, en tant que Président de la République, je ne peux rien dire de ces fonds, je n’ai jamais regardé, je m’en fichais. C’est là où Macky a obtenu une partie de sa fortune.

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Une polémique contemporaine inscrite dans une longue durée

La controverse déclenchée en août 2026 autour des « fonds spéciaux de la Primature » n’est pas un phénomène inédit. Elle réactive un débat ancien sur les instruments budgétaires mobilisés par l’État sénégalais pour gérer certaine questions comme ici, la sortie de crise en Casamance. Au cœur de la polémique actuelle se trouve Ousmane Sonko, ancien Premier ministre, accusé par ses adversaires politiques après sa dernière sortie (dimanche 16 août 2026) d’avoir utilisé des crédits dédiés à la paix pour des dépenses de fonctionnement. Sonko qui reconnaît l’existence de fonds à la Primature, assume les dépenses engagées comme institutionnelles, et plaide pour un encadrement renforcé plutôt que pour leur suppression.

Pour comprendre la structure de cette controverse politico-politicienne sur la Casamance face à un souci de transparence, il est nécessaire de revenir aux deux décrets fondateurs de 2004, souvent confondus dans le débat public, mais porteurs de logiques institutionnelles radicalement différentes.

Les décrets de 2004 — ANRAC et PPC, deux architectures institutionnelles distinctes

Pour le besoin de compréhension de ce qui se passe en termes de ressources pour la recherche de la paix, il faut prendre en compte deux décrets qui ont précédé l’arrivée de Sonko à la primature.

Le décret n° 2004-822 — l’ANRAC, une agence publique de développement

Le décret du 1ᵉʳ juillet 2004 crée l’ANRAC, établissement public doté de la personnalité juridique et de l’autonomie financière. Son organisation repose sur un Conseil de surveillance, une direction générale, un manuel de procédures ainsi que des mécanismes de contrôle interne et externe. Ses ressources proviennent des dotations budgétaires de l’État et des contributions de partenaires au développement, notamment l’Union européenne et la Banque mondiale.

L’ANRAC est chargée de la reconstruction post-crise — infrastructures, dépollution, réinsertion, développement économique. Aucun élément du décret n° 2004-822 ne prévoit de crédits dérogatoires ou de fonds spéciaux. Il s’agit d’une agence classique, soumise au droit commun de la comptabilité publique.

Le décret n° 2004-1186 — le PPC, un programme de crédits spéciaux rattaché à la Primature

Le second décret de 2004, moins connu et que le Président de l’Assemblée nationale a révélé, crée le Programme de gestion de la paix en Casamance (PPC). Contrairement à l’ANRAC, le PPC n’est pas une agence, ne dispose pas de personnalité juridique, est directement rattaché au Premier ministre, et géré par le chef du service de l’administration générale et de l’équipement de la Primature.

L’article 4 du décret institue une procédure spéciale de mobilisation des crédits budgétaires, dérogatoire au droit commun. Ce régime de justification allégée est typique des crédits liés à des opérations sensibles ou à des impératifs de sécurité nationale. C’est ce texte, et lui seul, qui fonde juridiquement l’existence de crédits spéciaux associés à la Casamance.

La position d’Ousmane Sonko — transparence, justification et réforme

Les déclarations de Sonko, souvent déformées dans le débat public, reposent sur quatre points. Il reconnaît d’abord l’existence institutionnelle des fonds spéciaux. Il affirme ensuite pouvoir justifier chaque dépense engagée, proscrivant les paiements en espèces. Il assume par ailleurs les dépenses comme relevant de l’action de l’État, non d’un enrichissement personnel. Il plaide enfin pour un encadrement renforcé, non pour la suppression des fonds.

La controverse porte donc sur un glissement d’affectation budgétaire — l’usage de crédits Casamance pour des dépenses de fonctionnement — et non sur une appropriation privée. Car, on semble l’occulter, il y a eu comme un précédent….

Un précédent occulté — l’accusation de Wade contre Sall en 2019

L’histoire récente révèle un précédent significatif. En février 2019, Abdoulaye Wade accuse publiquement Macky Sall de s’être enrichi en plus des fameux « 7 milliards », en partie du fonds Casamance attribué aux Premiers ministres depuis les présidences Senghor (confusion ou ancienneté de ce fonds?) et Diouf.

Cette accusation, n’a pas été reprise par les médias de référence et autres réseaux sociaux quand il s’est agi de démonstrer que dans l’histoire politique sénégalaise, d’anciens PM ont révélé l’existence de fonds secrets et qui n’ont donc pas parler de la Casamance, et n’a donné lieu à aucune procédure judiciaire. Elle montre néanmoins que les fonds spéciaux connus ou inconnus jusqu’à la dernière sortie du PAN, constituent une ligne de fracture occultée dans les alternances politiques sénégalaises.

Quid des fonds logés à la présidence à la source de toute cette bataille politique: ceci nous amène à parler du PDC ?

Le Plan Diomaye pour la Casamance (2024–2026) — une troisième couche budgétaire

Le lancement du Plan Diomaye pour la Casamance (PDC) en octobre 2024 ajoute une troisième strate institutionnelle, avec 22 mesures, un budget de 53,6 milliards de FCFA, et une coordination confiée à l’ANRAC. Le PDC n’est ni une agence ni un programme de crédits spéciaux, mais un plan interministériel.

La paix n’a pas de prix?
Mais, on observe ainsi une superposition de trois dispositifs. L’ANRAC assure le développement, sous contrôle. Le PPC gère des crédits spéciaux, dérogatoires. Le PDC constitue un plan politique et budgétaire, lancé en 2024. Cette stratification contribue à l’opacité perçue par les populations et les acteurs politiques.

En conclusion: un mécanisme institutionnel propice à la controverse

Les crédits spéciaux Casamance existeraient bien avant 2004 selon le Président Wade qui a signé les decrets de l’ANRAC et du PPC.
Ils ont été utilisés par plusieurs Premiers ministres de manière incognito et jamais pleinement clarifiés.
Au-delà de l’ambiguité, une certaine confusion est entretenue entre ANRAC, PPC et aujourd’hui PDC…
Cette confusion sert des stratégies politiques opposées en plus du fait qu’on assiste à une certaine tension entre discrétion opérationnelle et transparence démocratique que demande le Pastef. Certes, les crédits dérogatoires répondent à des impératifs de sécurité et de médiation, mais leur opacité nourrit les soupçons et les instrumentalisations partisanes.

Sources

  • Décret n° 2004-822 du 1ᵉʳ juillet 2004 portant création de l’ANRAC — ecolex.org
  • Décret n° 2004-1186 portant création du Programme de gestion de la paix en Casamance
  • Déclarations d’Aminata Touré et communiqués de la Fédération nationale des Cadres Libéraux (FNCL) — Senego, SenePlus, Dakaractu, Emedia (août 2026)
  • Communication institutionnelle sur le Plan Diomaye pour la Casamance — APS, Le Soleil, RTS, Primature du Sénégal (2024-2026)

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