J’ose avancer qu’en sciences humaines et sociales, quel que soit le concept utilisé, il ne sert qu’à opérationnaliser une analyse : il s’agit de rendre les idées sous-jacentes en éléments concrets, observables et mesurables.
Lorsque je parle de « guerre incivile au Sénégal », par exemple, je cherche à transformer la phénoménologie du conflit en Casamance en variables qui peuvent être étudiées empiriquement à l’aide de sources et de méthodes spécifiques au Sénégal.
C’est également le cas pour « Tirailleurs sénégalais » (choix du pluriel) dans le cadre de l’histoire coloniale ou « Tirailleurs africains » dans le contexte de l’histoire mémorielle.
La matière impose la méthode : « Tirailleurs africains », agenda politique ou pas, est la matière sur laquelle les historiens mémorialistes étaient appelés à aider l’État à définir les politiques commémoratives de la République du Sénégal en lien avec son passé colonial, et ce, dans une perspective supranationale.
Le “parti État” veut par là, rendre hommage à toutes les nationalités africaines qui ont combattu pour la France afin de rompre avec la logique colonialiste.
Cette démarche, pour rappel, s’inscrit dans la continuité des politiques culturelles du projet politique du parti PASTEF, tel qu’il s’est présenté dans la commune de Ziguinchor Mairie de Ziguinchor à partir de 2022.
En Casamance, le président du parti, élu à la Mairie de Ziguinchor, un signe fort de la révolution Bassirou Diomaye Faye moy Ousmane SONKO en marche, avait aussitôt fait comprendre aux Sénégalais qu’il fallait se débarrasser d’un terme qui perpétuait la logique colonialiste, et qu’il était temps de reconnaître que les combattants n’étaient pas uniquement sénégalais, mais originaires de nombreuses nationalités africaines.
Le même Ousmane SONKO, qui n’est plus Mairie de Ziguinchor, mais qui reste président du #Pastef et chef du gouvernement, se voit pourtant refuser l’application purement conceptuelle des politiques qu’il avait déjà commencé à mettre en œuvre dans sa commune il y a trois ans.
C’est bien regrettable, car que faut-il penser de ce revers politique qui se produit sous l’écrin de la science historique ?
Le choix des auteurs du Livre blanc sur le massacre de Thiaroye 44 de reprendre « Tirailleurs sénégalais » plutôt que « Tirailleurs africains » dans le titre ne révèlerait-il pas un conflit de mémoire entre citoyens et descendants d’anciens indigènes ?
Ne témoignerait-il pas également de la persistance du système (qui se confond désormais avec le régime du Président Bassirou Diomaye Faye), qui à l’époque par l’intermédiaire du préfet de Ziguinchor, avait déjà contesté les délibérations de février 2022 de la commune de Ziguinchor ? (Ces délibérations avaient été annulées par la Cour suprême du Sénégal en décembre de la même année, sous prétexte de non-respect des délais légaux.)
Nous sommes pourtant toujours dans le même contexte historique de l’écriture de l’histoire générale du Sénégal, désormais enrichie de la problématique de la débaptisation, reconceptualisation portée par le PASTEF.
Agenda politique certes critiquable, car complexe, comme en témoigne le débat qui a eu lieu en Casamance à partir de 2022, lorsque nous avions cherché à suggérer à la Mairie de Ziguinchor de mettre en place une commission d’historiens mémorialistes avec comme possible recommandation, d’ériger une stèle en mémoire des morts de la compagnie de Bignona plutôt que d’effacer les noms Javelier et Lemoine.
Contrairement à la Casamance, où ce n’est pas la première fois que les historiens prennent en charge des agendas politiques — nous n’avons pas oublié le fameux rapport Charpy —, les spécialistes qui ont travaillé sur la mémoire de Thiaroye 44, savaient d’avance ce qui les attendait et étaient donc bien outillés pour justifier l’usage de l’expression « Tirailleurs africains » dans le cadre d’une problématique mémorielle que l’État du Sénégal veut panafricaniser symboliquement.
Hypothétiquement donc, le Livre blanc aurait pu utiliser « Tirailleurs africains » dans la titraille, sans difficulté. (Après tout, on ne juge pas un livre à sa couverture, comme certains l’ont fait pour des livres parlant de la Casamance).
Mais, est-il vraiment complexe d’utiliser « Tirailleurs africains » de manière symbolique dans ce « lieu de mémoire » qu’est le livre blanc, sans pour autant altérer le contenu scientifique du rapport ?
Rien, absolument rien n’empêchait de changer ce terme colonial de “Tirailleurs sénégalais” pour le remplacer par “Tirailleurs africains” qui colle à l’imaginaire du projet, si ce n’est, comme évoqué plus haut, le conflit de mémoire latent entre les descendants d’anciens indigènes et les citoyens… !
Yep, yep, yep fire !
Pape Chérif Bertrand Bassène, Akandijack