« Une révolution citoyenne est un processus de transformation sociale et progressiste dont le principal acteur est le citoyen en mouvement » (1). 

Lorsque l’histoire bégaie, il faut prendre du recul, trier dans la cascade d’informations et de commentaires, réfléchir sereinement et convoquer son expérience. Je suis assez âgé pour disposer d’une riche expérience professionnelle notamment dans le décryptage de l’histoire politique contemporaine en Afrique et au Sénégal. Après tout je suis politologue de formation. Et socialiste de conviction.

Le Sénégal se trouve pour la première fois depuis l’indépendance (et après l’épisode Mamadou Dia de 1959-1962) face à une opportunité historique de transformation de l’économie, de la société et donc du pays. Grâce à une nouvelle génération éduquée informée et connectée une véritable révolution citoyenne a été enclenchée sous le leadership de Ousmane Sonko et du parti Pastef. Cela commence par les revendications sociales imposées par les urnes : fin de l’impunité, de la corruption, justice sociale…

Par les élections présidentielles puis par les élections législatives. Et cela se poursuivra, selon moi, en s’appuyant sur une vision partagée (Sénégal 2050) sur la mobilisation populaire et la décentralisation (i.e. le “pouvoir au peuple) pour enfin décoloniser l’État et les esprits et donc notre trajectoire de développement. Et sur la patience parce que cela prendra du temps. Au moins une génération ! (L’illusion du « grand soir » doit définitivement être écartée.)

Il nous faut donc une feuille de route au moins initiale.

Voici ma première contribution :

1.        Nous avons une population en demande de changement, incarnée par un parti politique compétent, un projet convaincant et un leadership charismatique : Pour une fois nous avons un alignement des étoiles et l’espoir d’un Sénégal prospère et juste, guidé par une ambition de souveraineté africaine tout en maintenant la cohésion sociale.

Telle était la vision de Mamadou Dia, inspirateur indéniable du Pastef. 

Mais hélas un agenda de progrès et de changement se heurte toujours à une résistance multiforme. Résistance d’une administration héritée de la colonisation, d’une justice en déphasage par rapport à nos traditions et aspirations, d’une diplomatie qui n’a toujours pas acté le pivot stratégique indispensable vers l’Asie l’Amérique latine et l’Afrique (et vers les BRICS). Et d’un système économique qui devra nécessairement rompre, le moment venu, avec une Banque Centrale française (européenne) ombre tutélaire de notre développement (ainsi qu’avec le FMI).
Mais ce n’est pas tout. Ajoutons dans cet axe de la résistance les dignitaires de l’ancien régime devenus milliardaires et bien sûr inquiets face à l’exigence de reddition des comptes. 

Cette résistance va bien sûr comme ailleurs s’articuler autour d’actions de sabotage, de désinformation, de résistance passive, d’instrumentalisation d’une certaine presse, d’étudiants et d’ONGs sans compter les complicités avec des services étrangers et institutions financières internationales. Avec la sinistre ambition de déboucher sur les fameuses « révolutions de couleurs » ou sur l’irruption de « djihadistes » afin d’annihiler le projet de transformation par le biais d’un changement de régime. Cette menace doit être prise très au sérieux car les impérialistes sont aujourd’hui totalement décomplexés et dangereux in (cf. Venezuela, Iran, Cuba.)

2.        La réussite du projet de transformation requiert donc d’abord de briser cette résistance et de démanteler l’État néocolonial sans état d’âme. Et ce sont les citoyens qui doivent en être les acteurs directs. Une révolution se défend de bas en haut. C’est un combat. 

Car semble-t-il l’histoire bégaie La contre révolution a -t-elle été enclenchée depuis le plus haut sommet de l’État ? Le Président de la République a-t-il opté pour la continuité plutôt que pour la rupture ? Pour l’impunité plutôt que pour la reddition des comptes et la justice ? Pour l’alternance plutôt que pour l’alternative ? Le Président a-t-il quitté le Pastef pour rejoindre une nouvelle coalition ? S’est-il éloigné du projet ? En attendant de renouveler son mandat lors des prochaines élections où il affronterait Pastef avec sa coalition ?

L’inquiétude monte, malgré les « séances de réconciliation » entre le Président et son Premier Ministre. Nous avons donc un devoir de vigilance et bien sûr l’obligation de poser des questions au Président (et au PM) afin que les réponses nous permettent de clarifier les choix et de susciter l’engagement, de maintenir la mobilisation populaire et de soutenir les ruptures promises.

Mes questions ? 

J’en ai retenu 4 pour l’instant : les réformes, la justice, la corruption et enfin la décentralisation. 

3.        Le “consensus” ? 

Pourquoi un nouveau régime élu sur un agenda de ruptures doit il rechercher des « consensus » (avec les tenants d’un ordre rejeté) afin d’acter diligentement les réformes promises et attendues ? 

Surtout quand on bénéficie du soutien d’une assemblée nationale acquise à sa cause ? 

Le consensus n’est-il pas au fond la négation du pluralisme politique, du débat contradictoire, des choix exprimés par l’électorat et donc de la démocratie ? 

Est-ce que la priorité ne devrait pas être plutôt d’élargir et d’approfondir la compréhension et l’adhésion populaire au projet de transformation ? Au travers, par exemple, d’une campagne massive et systématique d’alphabétisation (surtout des femmes) confiée aux jeunes militants formés à la tache ? (Notre population est à 50% analphabète !) Et bien sûr accompagné d’une campagne d’éducation à la santé. 

C’est ainsi que Cuba a ancré sa révolution dans l’imaginaire populaire en s’appuyant sur l’alphabétisation pour élever le niveau de conscience politique. 

C’est avec le peuple qu’il faut discuter expliquer dialoguer, de manière soutenue. Après tout c’est la société qu’il s’agit de transformer et c’est aux Sénégalais dans leurs communautés respectives d’enraciner la notion de souveraineté populaire et de citoyenneté active. Et bien sûr de se sortir de la léthargie de l’abstention lors des élections (surtout locales). 

Une telle initiative devrait mener à dessiner les contours d’une nouvelle constitution pour refonder notre république (une 2e République) et notre démocratie du bas vers le haut. Des assemblées de villages à la gouvernance centrale.

4.        L’impunité ?

Combien de temps faudra-t-il que les familles des victimes des tueries de 2021-2023 attendent pour que justice leur soit rendue ? 

Il s’agit là d’une priorité absolue pour nos magistrats qui ne doivent pas être complices du règne de l’impunité. La réconciliation ne saurait se réaliser sans la justice au préalable. Au nom du peuple la justice doit être rendue avec sérénité mais aussi avec célérité. 

Pour une révolution citoyenne, c’est une exigence ! 

Pourquoi la police a-t-elle tué ces jeunes manifestants ? Dans quelles circonstances ? Qui en a donné l’ordre ? Qui sont ces policiers qui ont trahi leur serment et déshonoré leur corps ? Et demeurent membres de ce même corps ? Comment s’assurer que cela ne se reproduira plus ? Car un criminel ne s’arrête que quand on l’arrête.

Les mêmes questions se posent pour l’utilisation répugnante de la torture, des disparitions forcées, des détentions arbitraires. Nous avons besoin d’une police radicalement républicaine respectueuse de l’État de droit et qui refuse d’obéir a des ordres illégaux. Qu’en est -il de leur formation aux droits humains ?

Pourquoi toutes ces pratiques ont-elles pu perdurer en totale impunité ? Dans un état de droit ?

J’avais au début du mandat de Pastef proposé la mise sur pied d’une Commission Vérité et Justice avec audiences publiques médiatisées pour documenter avec célérité cette page sombre de l’histoire de notre pays comprendre les causes profondes de ces dérives et pouvoir ensuite, avec tous les Sénégalais, tourner la page. Mais aussi afin que nul n’oublie. 

Donc ma question : Qu’est ce qui justifie l’inaction ? Au-delà des discours et commémorations ?

La loi d’amnistie ? 

Au Sénégal, les exceptions aux lois d’amnistie concernent principalement les crimes imprescriptibles tels que la torture, les meurtres, les assassinats et les disparitions forcées, qui, en vertu des conventions internationales ratifiées par le pays, ne peuvent pas être amnistiés, même si une loi d’interprétation (déclarée anticonstitutionnelle) a tenté de les exclure explicitement .Le Conseil constitutionnel a invalidé la loi d’interprétation de 2025 qui visait à restreindre l’amnistie de 2024, rappelant que les crimes graves ne peuvent être couverts, créant ainsi une ambiguïté que seules les juridictions peuvent trancher au cas par cas. Donc rien n’empêche les poursuites. Car l’impunité c’est ajouter l’injustice au crime. 

Un nouveau départ doit commencer par une Refondation en profondeur de la justice pilier central de la nouvelle République et non par une “réformette ». Tout en s’éloignant du spectre de l’amnésie.

5.        La corruption ? 

De ce terreau d’impunité et de tyrannie s’élève un autre fléau qui mine toute ambition de développement économique et social : la corruption. 

Détournements systématiques des ressources de la nation par le biais de surfacturations, pots de vin, rétrocommissions, fausses factures, attributions frauduleuses de marchés publics, achats de consciences…le tout sous le coude bienveillant du Président de la République. 

Les caisses de l’État ont été systématiquement braquées et ce avec une facilité étonnante. Est-ce du fait d’hommes et de femmes sans éthique ? De procédures défaillantes ? D’une culture d’impunité profondément ancrée ?

On a droit à une explication.

Quand l’État gardien de nos ressources est dévalisé avec une telle facilité il ne peut être que complice. Punir les responsables ne suffit pas. C’est tout l’écosystème qu’il faut démanteler.

Il ne suffit plus de constater. Si on veut comprendre le pourquoi il faut convoquer les chercheurs et les enquêteurs spécialisés pour comprendre les motivations les mécanismes les complicités nationales et étrangères. Comment peut-on rassurer les Sénégalais qu’une telle entreprise de prédation ne se répétera plus ?

Combien d’hôpitaux de lycées de lignes de chemins de fer n’ont pas été construits ? Combien de villages n’ont pas été électrifiés, n’ont pas eu accès à l’eau potable ? Combien de pauvres n’ont pas pu sortir de leur condition ? A quoi a été utilisée cette dette odieuse massive et irresponsable héritée du régime de Macky Sall ? 

La corruption bloque le développement. Ça constitue un crime contre la nation sénégalaise. Sera-t-il impuni ? Les montants détournés pourront-ils être récupérés ?

Commençons par un relevé détaillé et exhaustif de la spoliation dans le respect bien sûr de la présomption d’innocence. Combien ? Quel est le montant total du dégât ?

A quoi a été utilisé cet argent ?

À financer un réseau de clientèle politique ? A mener un train de vie princier ? À investir dans l’immobilier et l’hôtellerie ? A alimenter des comptes étrangers ? A constituer une cagnotte post vie politique ?

Quels ont été le circuits du blanchiment ? Et les complices ?

Ce n’est qu’en comprenant tous les déterminants et mécanismes du phénomène que nous pourrons le combattre avec efficacité.

Donc ma question : Allons-nous le faire ? Allons-nous nous assurer qu’il n’y aura plus de prédation quel que soit le régime ? Allons-nous mobiliser le peuple dans des campagnes anti-corruption intensives ? Et moraliser la vie politique ?

Une gouvernance sans éthique est une gouvernance indigne ! Totalement contraire à une des valeurs cardinales du peuple sénégalais : la dignité/ « Ngor ».

6.        La décentralisation ?

Chez nous c’est la première étape de la révolution citoyenne (après le nettoyage de l’héritage du passé.) 

On en parle depuis 60 ans ! Et depuis 60 ans c’est un échec. Les élus locaux sont frustrés, les fonctionnaires régionaux ont recours à la grève régulièrement, les populations sont désabusées.

Ne serait-il pas temps de vraiment et sérieusement réfléchir collectivement sur la décentralisation plutôt que de mimer pitoyablement les reformes françaises (Ex. Acte 3)

Pour transformer l’économie et la société par le biais de la décentralisation nous devons répondre à la question : Avec Qui ? Et avec quels objectifs ?

Nous serons 35 millions au Sénégal en 2050(3 millions en 1960) et nous devrons avoir un territoire équilibre. Chaque région doit être un pôle de développement sans quoi Dakar va être étouffé. La planification commence maintenant région par région pendant que l’État central élucide les questions liées au consensus à la corruption et à l’impunité. 

Ma hantise évidemment serait une nouvelle loi sur la décentralisation conçue par une bureaucratie dakaroise validée par un dialogue dakarois et votée par une assemblée siégeant à Dakar. Ce qui nous maintiendrait dans une logique coloniale avec Dakar remplaçant Paris. Le même système qui mue s’adapte et survit.

Nous avons aujourd’hui une opportunité historique de rupture par rapport à la logique coloniale et à la perpétuation de l’État colonial. 

Faisons confiance en nos populations. Des consultations qui réunissent politiques chercheurs sociétés civiles et acteurs économiques peuvent ensemble articuler diagnostics, besoins, aspirations, dans le cadre du Plan Sénégal 2050 et formuler des recommandations pour une nouvelle décentralisation visant à impulser la nouvelle stratégie de développent basée sur le déploiement des coopératives(de production de distribution de financement..).Une décentralisation qui vise à l’approfondissement de la démocratie par le biais de mécanismes et structures de participation et de reddition des comptes à tous les niveaux de la Gouvernance du pays. 

La Casamance, le Fouta, le Sine Saloum Etc., ne doivent plus être des périphéries mais des centres d’impulsion de la transformation et du développement économique et social et de l’exercice démocratique de la souveraineté populaire exercée au niveau local. 

En décembre 2024 l’électorat sénégalais a massivement soutenu les acteurs porteurs de ce projet de transformation. C’est à travers une décentralisation de rupture qu’on fera des citoyens les acteurs engages de cette transformation, en symbiose avec le parti au pouvoir.

Voilà l’enjeu des prochaines consultations électorales : les élections locales ! Et en plus j’ajouterai le déplacement de la capitale du Sénégal …à Kaolack ! Pourquoi pas ?

7.        En conclusion mon message s’adresse surtout à la jeunesse de mon pays.

-La révolution citoyenne c’est la mission historique de votre génération (Frantz Fanon)

-Éduquez, lisez Amilcar Cabral, Kwame Nkrumah, Jose Marti, Mao Tse Tung, Lénine…Armez-vous de science jusqu’aux dents (Cheikh Anta Diop) Éduquez-vous pour comprendre. Et agir.

-Prenez des initiatives, organisez-vous. Il n’y a pas de mode d’emploi pour une révolution citoyenne. Ce qui compte c’est l’analyse, l’action collective, l’innovation et la mobilisation populaire. La vision c’est Sénégal 2050. 

Et surtout n’oubliez pas : la révolution citoyenne est non violente.

Pierre Sané 

Ancien SG de Amnesty International (1992-2001)

(1) J’ai dirigé à l’Unesco pendant 10 ans le programme MOST (Management of social transformations) -2001-2011

(À suivre)

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