“Un crapaud ne déserte pas le dos de sa mère sous prétexte qu’elle est laide” Alexandre Djiba cité in Futikh (Kmanjen, 2025)
À l’approche des élections présidentielles prévues les 5 et 6 décembre 2026 en Gambie et en Guinée-Bissau (rebelote) — deux pays où une partie des élites, après des épisodes politiques controversés, cherche à se refaire une énième légitimité par les urnes — le Pays ajamaat s’apprête à entrer dans une phase de forte mobilisation politique.
Cette simultanéité électorale dans deux États voisins du Sénégal crée une configuration régionale singulière, façonnée par un agenda politique transfrontalier souvent porté par des acteurs extérieurs, et susceptible d’influencer les dynamiques internes de la Casamance historique.
Les enjeux sécuritaires, économiques et politiques qui en découlent sont profondément imbriqués. Ils exigent une lecture dépassant les frontières strictement nationales, d’autant plus que les présidents sortants, en vue du scrutin de décembre 2026, demeurent perçus comme des protégés de l’ancien régime sénégalais, voire de celui qui s’est reconfiguré autour de Diomaye Moy-Toul Sonko. Dans ce contexte, la persistance du phénomène conflictuel complexifie à la fois la situation et les discours qui tentent de l’expliquer ou de l’instrumentaliser.
La “Guerre du Yamba”, “new” cadre discursif politique
Comme le dit le Délégué Général de l’Association SOS Casamancee :
En déclarant que la situation en Casamance « n’est plus une affaire d’indépendance, mais de culture de cannabis », le Premier ministre Ousmane Sonko ne s’est pas contenté de faire un constat sécuritaire. Il a posé un acte politique lourd. Très lourd.
Si donc l’Etat est en guerre contre la culture de cannabis, alors nous ne sommes plus dans un contexte de “Guerre Incivile”, mais de “Guerre du Yamba”. Soit !
L’offensive donc armée en Casamance que nous qualifierons désormais de « Guerre du Yamba », la nouvelle conception des autorités sénégalaises, s’inscrit dans un contexte où la figure du Premier ministre Ousmane Sonko est soumise à une forte polarisation entretenue par le système.
En Casamance, il faut le voir ainsi, ses actions et déplacements sont systématiquement interprétés à travers une grille de lecture héritée de décennies de conflit, celle du soupçon, d’une supposée loyauté “ethno-régionale” ou de la proximité par défaut que tout casamançais aurait avec le MFDC. Se rendre en Casamance, quand on a un certain degré d’engagement pour sa communauté, nous tétanise, parce que nous avons peur d’être labélisé Rebelle !
La politique du “Label Rebelle”
Cette hyper‑scrutation s’inscrit dans une dialectique politique où l’acteur étatique est simultanément sommé d’affirmer son attachement à l’unité nationale et de se démarquer de toute représentation associée à sa casamancité. Ce double impératif produit un espace d’action particulièrement contraint, chaque prise de position, chaque déplacement, chaque interaction peut être réinterprété et instrumentalisé à des fins de légitimation ou de délégitimation.
Dans ce contexte, l’appartenance casamançaise devient un marqueur identitaire hautement sensible sur le plan politique. Pour être perçu comme un « bon Sénégalais », l’acteur public originaire de Casamance est souvent implicitement invité à se distancier de sa propre identité régionale. La génération des Robert Sagna, Marcel Bassène, Laye Diop Diatta, Pascal K. Manga, les plus jeunes encore comme Abdou Sané et bien d’autres, a assumé cette tension et en a porté le poids avec une dignité certaine, au prix d’un renoncement partiel à la complexité de leur engagement politique.
Cependant, la nouvelle génération de responsables politiques peine à construire une casamancité éclairée par l’expérience de ses aînés. Malgré les acquis politiques et les avancées institutionnelles, elle manifeste une forme de paresse intellectuelle qui se traduit par une tendance à renier l’histoire du conflit, à effacer la pluralité des trajectoires locales, voire à adopter un discours systématiquement dépréciatif à l’égard des combattants du MFDC (quand on n’attaque pas certains concurants locaux de rebelles: Abdoulaye Baldé Vs Robert Sagna). Cette posture, loin d’être anodine, participe d’un mécanisme de conformité politique où la distanciation identitaire du Casamançais devient une norme implicite de légitimation nationale.
Ce processus révèle les tensions persistantes entre identité régionale, loyauté nationale et stratégies de pouvoir. Il met en lumière la manière dont la casamancité continue d’être construite, négociée et parfois instrumentalisée dans l’espace politique sénégalais comme le montre la “Guerre du Yamba”… Peut-être qu’on ne parlera plus de Casamançais “Rebelles” mais traités désormais de “Yamba trafiquants” et autres qualificatifs ?
Limites de la guerre…
Il y a “guerre” quand on prend les armes pour régler un conflit… : https://casavance.net/textes/ Mais, l’histoire récente des conflits asymétriques montre que la supériorité technologique ou matérielle des États ne garantit plus la victoire militaire. Les exemples de l’Iran face aux États-Unis et à leurs alliés illustrent la capacité des acteurs non étatiques (ils disent régime des Mollahs et autres proxis) à mobiliser des stratégies de résilience, d’usure et de dispersion, rendant les opérations prolongées coûteuses et politiquement risquées.
Dans ce cadre, une interrogation centrale émerge, au-delà d’un certain nationalisme revendiqué, les pro-guerre doivent se demander si le Sénégal dispose des ressources matérielles, financières et politiques nécessaires pour soutenir durablement une opération militaire en Casamance soit-elle contre le Yamba ? Cette question est d’autant plus pertinente que les conflits prolongés tendent à fragiliser les économies nationales, à perturber les chaînes de valeur locales et à réduire l’attractivité des territoires concernés. Pourquoi élarger l’assiette fiscale pour aller faire une “Guerre du Yamba” qui coûte chère ?
L’État fouille les poches du citoyen honnête (commerçants, salariés, secteur informel…) pour remplir des caisses vidées par des criminels financiers qui vaquent tranquillement à leurs occupations, mais en plus, au nom de la sécurité, dépense des fortunes en armes pour brûler une “richesse” (le cannabis) qui, si elle était taxée, pourrait justement remplir ces mêmes caisses.
Triptyque indissociable et opportunité stratégique
Si l’on considère, comme nous le dit l’Etat, que les opérations actuelles relèvent davantage d’une lutte contre les économies illicites — en particulier la culture et la circulation du cannabis — que d’un conflit politico-identitaire, alors la question de la stratégie sécuritaire se pose en des termes renouvelés. En effet, la sécurité économique et sociale constitue un déterminant majeur de la stabilité et en Casamance plus particulièrement, le secteur touristique est un pilier économique particulièrement sensible aux perceptions d’insécurité.
Questions rhétoriques: Le recours à la militarisation pour lutter contre les plantations de cannabis, en produisant un environnement sonore et symbolique incompatible avec l’activité touristique, ne risque t-il pas de compromettre les efforts de développement d’une région qui compte sur le tourisme ? Par ailleurs, la persistance de cultures illicites n’est-elle pas souvent corrélée à l’absence d’alternatives économiques viables ? Une politique de sécurité fondée exclusivement sur la coercition, sans investissement social substantiel, ne renforcet-il pas plutôt les économies parallèles plutôt qu’à les réduire ?
Dans un contexte international marqué par l’instabilité au Moyen-Orient et ses répercussions sur les flux touristiques méditerranéens, le Sénégal disposait d’une fenêtre d’opportunité pour renforcer sa position comme destination touristique majeure. La Casamance, par son potentiel écologique, culturel et balnéaire, pourrait constituer un levier stratégique de diversification économique.
Cependant, la priorité accordée à la réponse militaire au détriment d’une politique d’investissement social risque de compromettre cette opportunité. Elle pourrait également favoriser des recompositions dangereuses, notamment une convergence entre acteurs du trafic de cannabis (s’ils existent réellement avec une telle puissance de feu) et éléments armés du MFDC (même si l’Etat prétend que la question MFDC est résolue reprenant une notion du lexicon de l’irénologie), phénomène observé dans d’autres zones de conflit où les économies illicites se greffent sur des revendications politico-identitaires.
En un mot… Injé Ajamaat !?
La situation actuelle en Casamance révèle les limites d’une approche sécuritaire centrée sur la militarisation qui est aussi devenue une économie. Elle souligne la nécessité d’une stratégie intégrée articulant sécurité, développement économique et gouvernance subnationale (inclusive si vous voulez). Ignorer ces dimensions revient à s’exposer à des dynamiques de radicalisation muées en activités illicites (comme le suggère l’Etat depuis les années 1990 paradoxalement), de fragmentation sociale et de perte d’opportunités économiques majeures.
Nous pouvons raisonnablement nourrir l’espoir qu’un jour, les enfants de la Casamance parviendront à s’exprimer d’une seule voix. Ce moment — et seulement ce moment-là — constituera le véritable point de départ d’un processus de paix durable et crédible. Tant que cette unité demeure fragmentée, exploitée politiquement par peur de la stigmatisation, toute discussion sur la paix reste partielle, fragile et exposée aux instrumentalisations.
Pour le reste, nous allons reprendre cette sagesse qui dit qu’il n’est pas de pire aveuglement que celui qui consiste à ignorer, entendre ici, les interactions complexes entre sécurité, économie et politique dans un espace aussi sensible que le Pays ajamaat, berceau d’une civilisation forte de plus de quatre millénaires d’histoire qui a toujours été convoitée mais jamais conquise. Comprendre cette matérialité historico-culturelle est essentiel pour appréhender les dynamiques contemporaines et envisager des solutions réellement adaptées.