Unité africaine, unité africaine… oui à la supranationalité, oui au nationalisme, mais que faire du subnationalisme ?

Fiyaay — 24 février 2026… Une petite chronique sur l’agentivité historique de nos ancêtres.
Alors que les colonies britanniques d’Amérique se battaient pour leur indépendance (1776-1783), la fin de la première colonie européenne en Afrique de l’Ouest – la Sénégambie coloniale – était déjà en jeu (1765-1783). Il ne s’agit pas ici de l’histoire du Waalo sous la Sénégambie, mais de celle du pays Ajamaat qui a conduit à la mort de celle-là !



Comprendre la nécessité d’une réinterprétation historique

On raconte souvent l’histoire de la Casamance, j’allais ajouter “Invicta Feliz” ( heureuse et invaincue) comme une note de bas de page dans la grande fresque sénégalaise. Pourtant, dès qu’on replace les faits dans leur matérialité historique, une évidence surgit : la Sénégambie par exemple, a eu des limites que les peuples eux-mêmes ont matérialisées, non pas par des frontières tracées à Londres ou Paris, mais par leur agentivité, leur souveraineté…

Car ce que nous appelons aujourd’hui « Grande Sénégambie » — dans la lignée des Barry (1988), Fall (2016) — est un concept que nous avons accepté et dans lequel nous devrions peut-être insisté plus sur la réalité souveraine des “terroirs”, pour ne pas dire des frontières internes; et bâtir à partir de ça. Y’a-t-il un hasard qu’il prit fin en même temps que les colonies britanniques d’Amérique du Nord qui ont abouti à la création des Etats-Unis d’Amérique ?

D’abord pour l’amateur d’histoire, “The Province of Senegambia”, la Sénégambie donc est une invention britannique, la première colonie anglaise d’Afrique de l’Ouest, créée en 1765 pour administrer un corridor allant d’Albreda, sur la rive nord de la Gambie, jusqu’à Saint-Louis, sur le fleuve Sénégal. C’était une construction impériale destinée à contrôler la gomme et les captifs (voir études Delcourt (1954) vs A. Ly) devant la réivalité franco-britannique.

Mais, alors que les études sur le Sénégal se penchent plus sur cet exonyme si central dans les archives européennes, elles sont encore timides sur ce qui se jouait au sud du fleuve Gambie, dans le Pays Ajamaat, cœur de cette ère géographique que nous appelons Sierragambie. Historiquement, les Anglais font la différence entre la Sénégambie et les Northern RIvers qui s’étendent de la Gambie à la Sierra-Léone (où plutôt l’inverse). De sa création jusqu’à sa fin dont nous allons parler aussitôt, la Sénégambie éponyme ne concernait que le jeu d’influences entre les fleuves Gambie et Sénégal.

La mort de la Sénégambie coloniale

La fin de la Sénégambie historique coïncide avec la guerre d’indépendance américaine (1775–1782). Londres, absorbée par la rébellion des 13 Colonies, sacrifia en partie la défense de ses possessions africaines où il décida pourtant de saisir tout navire américain croisant au large. Pendant ce temps, les Français qui avait choisi pour une diplomatie de soutien aux insurgés américains, observent ce qui se passe en Afrique de l’ouest où ils avaient perdu leur plus vieux territoires dont Gorée, Albréda et principalement Saint-Louis sur le fleuve Sénégal aux dépens des mêmes anglais. En 1778, ils lancent une campagne de reconquête : reprendre Saint-Louis y transférer la garnison de Gorée, puis attaquer les Anglais partout où ils se trouvaient en Sénégambie. Après avoir récupérer Saint-Louis et Gorée sans grande résistance, la flotte française se rend sur le fleuve Gambie.

L’expédition, qui avait quitté Gorée le 6 février 1779 mais avait été retardée par le brouillard, atteignit la Gambie le 9 février 1779. Mais déjà sur la rive nord du fleuve, les Français — tolérés par les Britanniques — ayant écho de l’offensive française répendent la nouvelle. Les navires et les comptoirs britanniques situés à Barra, en amont du fleuve furent attaqués et pillés par les populations. Les Anglais, dépourvus de ravitaillement, assaillis par les habitants et isolés comme ils l’étaient sur cette rive septentrionale du fleuve Gambie, se soumirent sans opposer la moindre résistance le 11 février 1779.

Quand les Anglais apprirent la perte de la Sénégambie, ils ont voulu reprendre la colonie. Ils choisissent de ne pas attaquer Saint-Louis où les Français s’étaient repliés. Le 24 mai 1779, après avoir jeté l’ancre à Gorée, abandonnée par les Français qui avaient donc choisi de s’établir solidement à Saint-Louis, sur le fleuve Sénégal, les navires de guerre anglais se rendirent en Gambie. Mais l’île James, méthodiquement rasé par les Français , n’était pas réoccupable, le fort allait nécessiter une reconstruction. Cette expédition permit aux Britanniques de ne réoccuper que Gorée et Albreda, abandonnés par les Français qui avaient préféré conserver Saint-Louis.

Agentivité et entrée en scène de la Sierragambie

Au cœur des tourmentes entourant les frontières méridionales de la Sénégambie, la rive septentrionale du fleuve Gambie, qui marque la frontière nord de la Sierragambie donc, paraissait maintenir une position de neutralité dans les luttes d’influences anglo-françaises. Les villages du Kiang et du Foni se montrèrent amicaux envers les Anglais.
Tandis qu’au Nord, depuis le retour des Britanniques, si l’on peut dire que le fleuve a été réoccupé et que certains postes de traite ont été réactivés; les populations de Barra qui avaient profité de l’opération navale et militaire française sont restées agressives et ont décidé de faire la loi au niveau de l’embouchure.

Or, installés à Gorée, les Anglais n’avaient rétabli aucun poste militaire pour mettre le fleuve Gambie sous contrôle, même si leurs navires s’y rendaient occasionnellement pour se procurer du bois, des coquilles d’huîtres pour la chaux et d’autres matériaux de construction. Le fleuve Gambie était devenu un espace négocié, mouvant, où chaque communauté sur les deux rives imposait ses règles.

En octobre 1780, les Anglais qui avait décidé donc de s’établir à Gorée avec des postes de traites sur le fleuve Gambie, s’y rendirent pour la coupe de bois. Tandis que l’équipage s’attelait à cette tâche, la frégate « Sénégal », sous pavillon français, entra sur le fleuve. Face à la menace, les Anglais furent contraints d’abandonner leurs navires et se réfugièrent dans le Bintang qui traverse le Fogni Kombo. La chefferie du Kombo rassembla quatre cents (400) « Jolas (anglais)/Diolas (français) », (N.b: chez les Ajamaats, seuls les initiés peuvent devenir Attika et participer aux guerres, chaque initiation est ainsi une forme de recrutement), pour faire la guerre aux Français. Embusqués dans la végétation, les Attika ont tenu la ligne pendant trois nuits, répondant au feu français avec une telle précision que la frégate a renoncé à débarquer. Leur riposte était si efficace que les Français n’osèrent pas poser le pied à terre et durent retourner à Saint-Louis avec leurs morts..

Perspective historienne

Dans cette séquence qui évoque les tournures des grands récits d’antan (dommage qu’elle n’est pas racontée par un griot), nos aïeux, ici les Ajamaats (terme que nous préférons à “Jolas/Diolas”), ne se battaient pas uniquement pour un ensemble d’individus étrangers, en l’occurrence les Anglais ; ils se battaient pour leur souveraineté, leur territoire, leur “Sierragambie”.
En face, dans le “Niumi/Badibu”, quand l’Etat colonial anglais était devenu faible, les populations profitant de la propagande pro-française n’hésitèrent pas à piller, détruire, voire imposer leurs lois.

Entre ces deux pôles — l’offensive des populations de Baras sur la limite sud de la Sénégambie et la résistance des Ajamaats à la frontière nord de la Sierragambie — se dessine une vérité : la « Sénégambie » coloniale ne s’effondre pas sous les coups de canon de la France ou à cause de la négligence britannique, trop occupée en Amérique  (1775–1782). Elle s’effondre (1765-1783) parce que les sociétés locales, à l’image des treize colonies d’Amérique du Nord, ont décidé qu’elle n’avait plus lieu d’être. Le fleuve Gambie devient alors un espace négocié, une frontière qu’il est impossible d’effacer au nom de l’unité culturelle, alors que cette même culture est tombée en déshérence sous l’influence d’idéologies venues d’ailleurs.

Akandijack Bassène

Le partage de cette chronique basée sur des sources historiques est autorisée..

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