La suite 1 de notre prospective
L’oligopole militaire sénégalais et le retour du risque en Sierragambie
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L’axe qui structure aujourd’hui la diplomatie sénégalaise de voisinage possède une histoire plus longue que l’État sénégalais lui-même. Caroline Roussy rappelle qu’au début des années 1960, des élites casamançaises se rapprochèrent de Dawda Jawara, alors écarté du gouvernement colonial gambien entre sa démission en 1961 et la victoire du PPP en 1962, autour d’un projet de territoire alternatif réactualisant l’empire du Gabou, cette aire de mandinguisation que l’on désignait sous le nom de « projet des 3B » : Banjul, Bignona, Bissau.
Malgré l’échec de la Fédération du Mali, suivi de celui du compagnonnage Dia-Senghor ; malgré les craintes que la Gambie soit utilisée pour entraver la bonne marche du Sénégal de Senghor ; malgré la guerre d’indépendance de la Guinée-Bissau, dans laquelle les populations ajamaat se sont investies militairement aux côtés du leader Abel Djassi (Amílcar Cabral), dont le patronyme invitait à une certaine solidarité identitaire ; le « 3B » ne connut vraisemblablement jamais de traduction populaire dans la Casamance sénégalaise postcoloniale, notamment après que Senghor eut réussi à neutraliser les leaders politiques du MFDC, dont le régionalisme très tôt avéré pouvait encourager une telle perspective politique.

Il ne s’agissait donc que d’une idée portée par des élites cherchant à traduire une unité subnationale locale, adossée à une référence impériale mandingue qui résonnait davantage dans la base protectorale du PPP et dans le Fogni Kombo islamisé que dans le Fogni d’Ahoune Sané, fief politique du MFDC d’Émile Badiane, déjà allié de Senghor et promoteur du mythe de la parenté Aguène-Diambone, lequel rattachait symboliquement la Casamance au Sénégal par une politique culturelle. Le Sénégal de Senghor contribua ainsi au renforcement d’une conscience identitaire chez les Ajamaat, transformant leur espace en dernier bastion de résistance face aux idéologies adventices.
Suivant les usages qui en furent faits, cette formule des « 3B » connut par la suite des significations successives, les idées bénéficiant souvent d’une durée de vie et d’un temps de maturation supérieurs à ceux des élites et des mouvements politiques qui les véhiculent. Ainsi avance la conscience historique d’un peuple : semblable au caméléon, elle épouse les formes de son époque pour mieux poursuivre sa marche inexorable…
Un épisode mérite d’être rappelé, tant il éclaire les ambiguïtés historiques de cette question. En 1981, l’intervention militaire sénégalaise en Gambie contre la tentative de coup d’État menée par Kukoi Samba Sanyang, connue sous le nom d’opération Fodé Kaba II, permit le rétablissement du président Dawda Jawara et ouvrit la voie à la Confédération sénégambienne instituée l’année suivante.

Or, même s’il est difficile d’affirmer que Kukoi Sanyang ou ses partisans portaient explicitement l’idée des « 3B », un fait, établi par nos enquêtes de terrain, demeure particulièrement révélateur; car après la défaite, plusieurs éléments liés au mouvement trouvèrent refuge dans l’espace Casamance-Guinée-Bissau, c’est-à-dire précisément dans ce corridor social et historique qui servira ultérieurement de support à divers imaginaires politiques transfrontaliers. En ce sens, l’intervention sénégalaise de 1981 peut être interprétée rétrospectivement comme une opération visant déjà à empêcher l’émergence d’une recomposition politique régionale échappant au contrôle des États postcoloniaux.
Ironie de l’histoire, l’écrasement d’une contestation de l’ordre sénégambien contribua à déplacer ses acteurs vers l’espace même où se cristallisera plus tard l’idée d’une communauté historique reliant la Gambie, la Casamance et la Guinée-Bissau. Autrement dit, avant même que la formule des « 3B » ne soit réinvestie par certains milieux politiques casamançais, l’État sénégalais combattait déjà, sans nécessairement le nommer, toute dynamique susceptible de favoriser la reconstitution d’un ensemble régional rappelant l’ancien Gabou.
Dans les années 1990, ainsi que l’attestent nos enquêtes, l’aile extérieure du MFDC, par la voix de Mamadou Nkrumah Sané, évoqua ouvertement l’objectif de constituer un Gabou, au moment même où la guerre civile bissau-guinéenne de 1998-1999 voyait des éléments du Front Sud combattre aux côtés d’Ansumane Mané contre João Bernardo Vieira, dont le régime était soutenu par l’armée sénégalaise.
Ainsi cette formule, comme le rappelle souvent le politologue Babacar Justin Ndiaye, en dit long sur les ambitions politiques profondes qui traversent la Sénégambie et sur la conviction, partagée par certaines élites, que les liens reliant la Gambie, la Casamance et la Guinée-Bissau seraient plus anciens et plus denses que ceux qui les rattachent aux constructions étatiques contemporaines.
Mais la référence au Gabou ne demeurait pas seulement présente dans les discours. Au même moment, elle apparaissait indirectement dans les préoccupations stratégiques de l’État sénégalais confronté à la régionalisation croissante de la question casamançaise. Ce qui relevait jusque-là de l’histoire longue et des imaginaires politiques prenait progressivement la forme d’une question de sécurité régionale, dans laquelle l’avenir de la Casamance se jouait autant à Banjul et à Bissau qu’à Dakar.
L’opération Gabou déclenchée en juin 1998 constitue à cet égard une séquence particulièrement révélatrice. Officiellement destinée à soutenir le régime de João Bernardo Vieira face à la mutinerie conduite par Ansumane Mané, elle s’inscrivait également dans le contexte des accusations de trafic d’armes entre certains responsables militaires bissau-guinéens et les combattants du MFDC.

Depuis plusieurs années, la Guinée-Bissau était devenue l’une des profondeurs stratégiques du conflit casamançais, au point que l’évolution de la situation politique à Bissau apparaissait désormais comme une question de sécurité nationale pour Dakar. Les différentes acteurs durant les combats autour de Bissau (camp militaire de Bra, aéroport de Bissau-Bissalanca ou AI Osvaldo Vieira) révélèrent d’ailleurs combien les enjeux de la guerre bissau-guinéenne et ceux du conflit casamançais étaient étroitement imbriqués.
L’ironie historique de cette séquence mérite toutefois d’être soulignée. L’intervention portait le nom même de « Gabou », c’est-à-dire celui de cet ancien ensemble politique sénégambien dont la mémoire continue de traverser les représentations historiques reliant la Gambie, la Casamance et la Guinée-Bissau. Sans prétendre que l’opération visait explicitement à combattre un quelconque projet « 3B », il n’en demeure pas moins qu’elle participait à la préservation de l’ordre territorial hérité de la décolonisation contre des dynamiques transfrontalières perçues comme potentiellement déstabilisatrices. L’État sénégalais se trouvait ainsi dans la situation paradoxale de mobiliser symboliquement le nom du Gabou au moment même où il cherchait à empêcher toute recomposition régionale susceptible d’échapper au cadre des États existants.
Vue rétrospectivement, la succession des opérations Fodé Kaba I (1980) et II (1981) — autre ironie militariste derrière cette appellation quand on sait qu’Ahoune Sané, héros incontesté et incontestable du Grand Fogni, est l’adversaire majeur de cet anti-héros violent venu du Boundou — en Gambie et au Gabou en Guinée-Bissau dessine déjà le périmètre géopolitique de ce qui deviendra plusieurs décennies plus tard l’axe Dakar-Banjul-Bissau. Dans les deux cas, le Sénégal intervient dans les États qui encadrent la Casamance ; dans les deux cas, la stabilité de ces États est présentée comme une condition de la stabilité de la région méridionale ; dans les deux cas enfin, la question casamançaise constitue l’arrière-plan stratégique de l’action sénégalaise. Bien avant sa formalisation diplomatique contemporaine, l’architecture politique de l’actuel axe DBB se laissait déjà entrevoir dans les interventions extérieures par lesquelles Dakar cherchait à stabiliser son environnement régional immédiat.
À la fin des années 1990 et durant la première décennie des années 2000, l’échec de l’approche militaro-politique sénégalaise, amorcée sous la présidence d’Abdou Diouf, qui considérait qu’il fallait soutenir militairement les régimes de Bissau afin de mieux lutter contre le MFDC, facilita le positionnement de la Gambie, à tort ou à raison, dans l’imaginaire du « 3B ».
Mais en 2016-2017, au lendemain de la chute de Yahya Jammeh, l’expression réapparut sous la plume du journaliste Yoro Dia, alors conseiller du président Macky Sall, mais dans un sens inversé. L’axe Banjul-Bignona-Bissau, écrivait-il, avait été « le rêve du MFDC » et devait désormais devenir celui du Sénégal, sous la forme d’une zone de « coprospérité économique du Sud ». Même sous la possibilité d’une réappropriation sénégalaise, la formule renvoie toujours à cette idée de bloc sudiste…
Ce que l’on observe plutôt depuis 2017 et l’installation d’Adama Barrow sous la protection de l’ECOMIG, c’est la constitution d’un triangle Macky Sall-Barrow-Embaló, devenu par transfert d’objectif le triangle Diomaye-Barrow-Embaló. La manière dont Umaro Sissoco Embaló accéda au pouvoir en février 2020, investi en plein contentieux électoral avec le soutien appuyé de Dakar, confirme qu’il s’agit bien d’une stratégie politique dont Macky Sall fut le parrain. Ce triangle s’est transformé en une forme de « prospérité politico-politicienne »; une architecture sécuritaire entre capitales répondant à des desseins politiques inavoués, consistant notamment à empêcher le retour de l’imaginaire des « 3B », souvent associé aux populations de culture ajamaat.
En d’autres termes, cette trajectoire peut se résumer à une substitution de lettre qui n’a rien d’anodin, Banjul-Bignona-Bissau est devenu Dakar-Banjul-Bissau. Le B de Bignona a cédé la place au D de Dakar, autrement dit, un imaginaire porté, fût-ce par des élites, depuis la Casamance a été converti en doctrine de sécurité d’État dans laquelle la Casamance n’est plus un acteur, mais un dossier.
Jean-Claude Marut en tira la conséquence politique dès 2021 et pour lui, dès lors que la Gambie et la Guinée-Bissau sont devenues des alliées de Dakar, l’État sénégalais n’a plus guère d’intérêt à négocier avec une rébellion affaiblie, alors même que le conflit pourrait resurgir sur d’autres bases, notamment foncières, minières ou forestières.
L’axe DBB, celui des capitales héritées de la colonisation, se superpose pourtant à un axe des sociétés qu’il ne maîtrise pas entièrement et dont il méconnaît largement l’histoire profonde. Toby Green rappelle, dans l’introduction de l’ouvrage qu’il a codirigé avec Patrick Chabal, que la Casamance et l’actuelle Guinée-Bissau ont longtemps formé un espace culturel unifié et qu’une part des problèmes liés à la rébellion casamançaise comme à l’instabilité bissau-guinéenne réside dans la porosité persistante d’une frontière traversée par des liens de parenté. Les combattants casamançais se repliaient dans les zones forestières du nord de la Guinée-Bissau durant les années 1980 et 1990, tout comme les communautés casamançaises avaient auparavant soutenu la guérilla du PAIGC dans les années 1960 et 1970. Les anciennes bases de la lutte pour l’indépendance de la Guinée-Bissau furent ainsi réinvesties par les combattants du MFDC.
L’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert mobilisa une partie importante du Pays Ajamaat à une époque où le Sénégal avait peur que cette indépendance (la méthode de lutte même quand le PAIGC prétendait y avoir été contraint) ne donne des idées à la Casamance. Est-ce une simple coïncidence qu’Amílcar Cabral ait choisi le nom d’Abel Djassi, patronyme profondément enraciné dans l’univers ajamaat du « Grand Fogni » ? Lorsque nous parlons de « Grand Fogni », nous faisons en effet l’hypothèse que rien ne distingue fondamentalement le Fogni de Gambie du Fogni de Casamance. Cette remarque vise surtout à rappeler que la circulation des hommes précède celle des doctrines et des constructions politiques héritées de l’ordre colonial; et que même sur le plan des rapports entre Etats, une dette politico-morale continue d’exister entre la Guinée-Bissau, la Gambie et les populations de la Casamacne,
Enfin, réduire ce nouvel axe « Dakar-Banjul-Bissau » ou « Diomaye-Barrow-Embaló » à une simple doctrine de sécurité reviendrait à méconnaître sa fonction la plus constante. Au-delà de sa dimension sécuritaire, il constitue également une architecture de survie politique.