Et bis repetita…
J’avais déjà écrit ceci:
Sauf que voilà, je dois parler de cohérence quelque part.
En effet, le discours du Premier ministre Ousmane Sonko sur la question des “Goordjigeen”, surprend par son décalage avec la hauteur de vue qu’il adopte habituellement sur les sujets touchant à la vie privée.
Entendons nous bien, s’il est légitime pour un État de réguler les manifestations publiques d’un phénomène social afin de préserver l’ordre et la cohésion, par contre chercher à criminaliser l’intime constitue à mes yeux une dérive pénale aux implications lourdes. L’histoire du droit, du droit sénégalais si vous voulez, montre que lorsque le pouvoir utilise la loi pour contrôler l’identité ou la vie privée au nom d’un prétendu « mal » à éradiquer, les dispositifs qui en résultent deviennent invariablement inhumains et liberticides.
Or, comme il est question de l’occident, d’une problématique internationalisée donc, donnons quelques exemples qui ont marqué l’histoire des droits humains. Les jeunes générations ignorent peut-être ce que c’est l’Apartheid en Afrique du Sud (et aujourd’hui en Palestine), eh bien sous le régime de l’apartheid sud-africain, il a existé “Immorality Act“, une loi donc sur l’immoralité et qui interdisant les mariages mixtes criminalisaient les relations entre Noirs et Blancs au nom de la « pureté raciale ». Il y a eu une équivalence aux Etats-unis avec les “lois Jim Crow”, qui pénalisaient les unions interraciales, assimilant la proximité intime à une menace sociale. En occident même, les “Lois de Nuremberg” voulaient protéger le “sang allemand ” en interdisant les relations entre Juifs et non‑Juifs.
Vous allez peut-être dire, il n’y a aucun rapport.
Vraiment !?
Soit, mais retenez au moins que c’est ce qu’on appel un précédent qui démontre que lorsque la loi prétend régenter ce que les individus sont ou la manière dont ils s’aiment, elle cesse d’être un instrument de justice pour devenir un outil de persécution !
Or, sous Ousmane Sonko, produit de la Révolution de mars 2024, nous exigeons une gouvernance éclairée qui doit donc se garder de ces logiques d’exclusion et préserver le sanctuaire de la vie privée que le régime précédent a voulu sacriléger.
Nous attendons de lui une autre lecture…
Une lecture politique et juridique du débat actuel
En présentant la question de l’homosexualité sous l’angle d’un supposé “diktat occidental”, le PM semble privilégier une lecture essentiellement bilatérale — marquée par l’héritage colonial dans les relations avec la France — au détriment des engagements internationaux du Sénégal. Car, en recentrant ce débat sur une opposition culturelle avec l’Occident, le discours officiel tend à occulter les traités relatifs aux droits humains que le Sénégal a librement ratifiés et qui structurent pourtant ses obligations en droit international.
Comme je le démontre dans “Futikh. La Gerre Incivile sénégalaise” (Bassène, 2025), ces instruments juridiques ont notamment permis à Pierre Sané et Amnesty International, de documenter la “Terreur en Casamance”, en analysant la doctrine sécuritaire de l’État sénégalais à l’égard des groupes qualifiés de “rebelles”. Sans ce cadre normatif — et sauf à renier une part de son ancrage casamançais — l’émergence d’une figure politique comme lui, Ousmane Sonko, aurait été rendue plus difficile dans un contexte où la répression militaire aurait pu étouffer toute mobilisation.
Dès lors, nous nous devons de réussir la problématisation de ces questions complexes et relatives aux droits humains.
La vraie problématique : politique des corps et souveraineté
Dans le champ des sciences humaines et politiques, la question des “Goordjigeen” ne peut être réduite à un débat moral ou moralisateur. Elle renvoie à des dynamiques profondes que l’on peut analyser à travers les notions de politique des corps et de souveraineté.
D’une part, du côté de la majorité politisée qui s’exprime, la politique des corps éclaire la manière dont pouvoirs publics, institutions religieuses et normes sociales régulent les sexualités et les identités. Le corps du “Goordjigeen” est ainsi devenu un espace de confrontation symbolique où se croisent valeurs endogènes (kersa, sutura, nia-ukanabou/ougharabo-gna) et transformations globales. Contrôler l’intime revient alors à définir les frontières morales de la communauté nationale.
Paradoxalement, quand on soulève dautre part la question de la souveraineté, cela ne fait que trahir le tiraillement de l’État entre deux exigences que sont, l’engagement à respecter les normes multilatérales pour acter sa souveraineté internationale – la souveraineté ici s’exige une certaine externalité – ensuite la souveraineté populaire (pas forcément interne qui ferait que la loi national est un outil de l’Etat et souvent contre la majorité silencieuse) qui pousse le pouvoir (quand ça l’arrange) à répondre à une opinion publique parfois méfiante envers ces normes, perçues comme une ingérence culturelle.
Bref…
Si la question des “Goordjigeen” met en lumière le dilemme du Sénégal face aux exigences de la diplomatie des droits humains, elle soulève une interrogation plus profonde – à savoir – la stabilité du pays est-elle réellement menacée, ou assiste-t-on à une mise en scène de l’intolérance ?
Force est de constater que ce sursaut politico-religieux sert de paravent à des stratégies de captation du pouvoir. Cette dérive se fait au détriment de nos propres structures de régulation sociale (voir texte embeded plus haut). En sacrifiant le compromis social sur l’autel du radicalisme, le discours politique affaiblit les régulateurs traditionnels et crée la polarisation qu’il prétend combattre.
Le Sénégal, ce n’est pas la Gambie ou la Guinée-Bissau… suivez mon doigt !
Yep, yep, yep fire !
Akandijack