Résumé
Cette nouvelle réflexion propose une relecture critique de la catégorie « Floups-Portugais », introduite par Emmanuel Bertrand-Bocandé en 1849 pour désigner certains groupes ajamaats (les diolas floups) établis dans la zone de Ziguinchor et connus aujourd’hui comme étant les Bandials et les Jigouches (Djilapaor, Affiniam, Bouteum, Mangagoulakh….). En croisant les sources anciennes — notamment le Tratado breve dos Rios de Guiné do Cabo Verde d’Álvares d’Almada (1594) — avec les descriptions coloniales du XIXᵉ siècle et les mémoires orales ajamaats, il apparaît que cette catégorie (« Floups-Portugais ») ne correspond à aucune réalité ethnographique ou historique stable. Elle résulte d’un contresens colonial fondé sur une lecture occidentale des structures politiques locales, une méconnaissance voire une occultation volontaire du colonisateur des dynamiques atlantiques du XVIᵉ siècle, et une confusion entre identité linguistique (kuyataay/floup/diola) et fonction socio-économique (intermédiation).
La thèse centrale de l’article est reformulée ici en termes de statut face au système atlantique plutôt qu’en termes ethniques : les Bainunks constituent les véritables Gurmetes — c’est-à-dire, au sens que revêt ce terme portugais dans l’historiographie atlantique, des intermédiaires africains assimilés au monde des traitants européens, insérés volontairement dans les circuits de la traite négrière — tandis que les Jigouches et Banjars (Bandials ou plus exactement les Ajamaats du Moff-Ávvi), autochtones floupes identifiables par leurs toponymes endonymiques Entinha et Eboeboe, appartiennent à la frange de sociétés qui ont durablement différé, retardé ou refusé le contact direct avec les Occidentaux, avant d’être absorbées tardivement, au XIXᵉ siècle, dans une fonction d’intermédiation qu’elles n’avaient pas historiquement occupée. Ce déplacement de statut — non de peuple, mais de fonction — s’inscrit dans l’espace que nous avons proposé ailleurs de nommer « Sierragambie », espace littoral autonome et insoumis, structuré par ses propres logiques politiques plutôt que par les grands ensembles continentaux (Grand Djolof, Grande Sénégambie) sous lesquels l’historiographie l’a longtemps subsumé ; le Pays Ajamaat, cœur de cette dissidence Ajamaat, en constitue l’un des foyers les plus documentés.
Sources primaires et références
Almada, André Álvares d’. Tratado breve dos Rios de Guiné do Cabo Verde. 1594. Édition critique : A. Brásio (éd.), Monumenta Missionaria Africana, Lisbonne, 1953. — Source fondamentale sur les réseaux d’intermédiation, les « Jabundos », les « Iziguichos » et les « Banhuns ».
Bocandé, Emmanuel Bertrand-. « Notes sur la Guinée portugaise ou Sénégambie méridionale », Bulletin de la Société de Géographie, 3ᵉ série, tome XI, mai-juin 1849, p. 266-333. — Description coloniale de la Casamance, des Floups, des Jigouches, des Banjars et des réseaux fluviaux.
(…)