Il existe des patronymes dont la résonance historique s’impose comme une évidence. Yankhoba est la traduction de Jacob, ce patriarche biblique dont la Genèse met en lumière les moindres failles, et dont l’hébreu original tire sa racine directe du mot talon. En pays ajamaat, où les noms portent un sens profond et où la légitimité se mesure autant dans les récits anciens que dans les postures présentes, une telle analogie ne saurait être le fruit du hasard.
Le chantage au plat de lentilles version “bidionoise“
La Genèse rapporte sans détour un épisode fondateur au cours duquel Ésaü rentre de la chasse épuisé et affamé, se retrouvant à la merci du premier bol de soupe venu. Jacob, qui possède un sens aigu de l’opportunité, refuse alors de lui céder quoi que ce soit gratuitement. En pays ajamaat, cette manière de tirer profit de la vulnérabilité d’un aîné dépasse la simple ruse politique, car elle constitue une rupture flagrante de la retenue. Cette vertu cardinale, souvent associée au Kareng et à sa symbolique de fraternité, exige le Oussoforal, cette solidarité active au sein de la communauté qui vous porte.
Yankhoba Diémé, ancien délégué régional de Ziguinchor pour le parrainage de Ousmane Sonko en 2019 et ancien coordonnateur départemental de Pastef à Bignona, a bâti l’intégralité de sa trajectoire sur ce principe du Oussoforal, le combat partagé. Pourtant, au moment précis où son mentor traversait sa propre traversée du désert, il a choisi de rejoindre le nouveau gouvernement contre la consigne explicite de sa formation politique. Ce droit d’aînesse, et plus encore l’alliance générationnelle établie par le Kareng, s’est ainsi vu négocié pendant que le grand frère avait le ventre creux, un geste que les dynamiques locales qualifient d’abord de précipitation avec tout ce qu’elle comporte, là où la retenue demeure la première forme de respect.
La bénédiction volée, ou l’art de porter la peau d’un autre
Le second épisode de ce parallèle biblique se révèle encore plus instructif. Alors qu’Isaac, devenu aveugle, s’apprête à bénir son fils aîné, Jacob suit les conseils de sa mère et se couvre les bras de peaux de chevreau afin d’imiter la pilosité d’Ésaü.
En pays ajamaat, revêtir les attributs d’un autre ne relève pas de la simple habileté tactique. C’est une rupture d’alliance générationnelle, un fil rompu de manière unilatérale, sans aucune renégociation avec ceux qui en sont les gardiens légitimes, qu’il s’agisse des familles, des anciens ou des réseaux sacrés. La reconnaissance sociale et politique repose ici sur la continuité de ces engagements réciproques, et non sur leur substitution silencieuse.
Il n’échappe à personne que Yankhoba Diémé se plaît à rappeler que Bignona est devenu un bastion de Pastef grâce à son seul labeur, insistant sur le fait que le leader du parti ne s’y serait jamais rendu physiquement. En d’autres termes, certains continuent de porter la peau du parti d’origine pour capter la bénédiction des électeurs en Casamance, tout en mettant cette influence au service d’un autre leader. Le voici qui proclame urbi et orbi qu’il va rencontrer tous les « rois‑prêtres » et les chefs religieux de la Casamance pour se donner une forme de bénédiction politique, comme si la légitimité pouvait s’acquérir par une tournée cérémonielle. C’est ignorer que la conscience de l’idée de la Casamance est désormais en marche et que, face à cette stratégie, les Casamançais authentiques ne cherchent pas à savoir qui a remporté la mise. Ils demandent plutôt, eux qui avaient confié un balai au candidat du Pastef, qui a autorisé ce changement de peau.
L’ombre de la supplantation en Casamance
La question posée par Ésaü quant à savoir si le nom de Jacob justifie qu’il l’ait supplanté par deux fois résonne avec une force singulière aujourd’hui. Le ministre semble vouloir s’imposer comme le talon d’Achille d’Ousmane Sonko en Casamance, précisément au cœur de la région où ce dernier puisait sa force politique la plus incontestable. Dans les années 1990, le Parti socialiste, avec l’avènement d’Ousmane Tanor Dieng, avait déjà tenté d’imposer en Casamance des tendances destinées à affaiblir Robert Sagna au sein de la même famille politique. C’est comme du déjà‑vu.
Cependant, la Casamance — et la Basse‑Casamance plus encore — ne saurait être réduite à un simple terrain de conquête électorale. Elle s’impose avant tout comme un arbitre symbolique majeur, un espace géographique et culturel au sein duquel les contre‑pouvoirs traditionnels, qu’ils soient politiques, lignagers ou fonciers, observent et évaluent chaque mouvement. On peut y conquérir une position de pouvoir par les urnes ou par les décrets, se faire tresser des lauriers par les casamanqués — ces élites compradores, la région ayant historiquement connu ses élites baynunk‑gurmetes intermédiaires du système colonial dans sa connotation esclavagiste — mais on n’y obtient jamais la véritable légitimité sans l’assentiment silencieux de ces équilibres séculaires. Deux talons et deux supplantations se font ainsi face, avec la Casamance authentique pour seule juge.
Un destin qui reste à écrire
Le texte biblique rappelle que Jacob sera plus tard trompé à son tour par son oncle Laban. Les communautés ajamaat connaissent parfaitement cette réversibilité de l’histoire, selon laquelle la reconnaissance des pairs n’est jamais définitivement acquise, mais se renégocie à chaque geste et à travers chaque fidélité tenue ou rompue. En pays ajamaat, la légitimité n’est jamais un capital figé ; elle est un équilibre vivant, surveillé et ajusté par les contre‑pouvoirs visibles et invisibles qui structurent la Casamance.
Nul ne sait encore si Yankhoba Diémé boitera un jour du même pas que son lointain modèle. En Casamance, où l’on continue de mesurer la valeur de ses enfants à l’aune de la dignité, de la retenue et de la casamancité plutôt qu’à l’accumulation des fonctions étatiques comme modèle d’assimilation à la sénégalité, le ministre devra un jour répondre à la question la plus essentielle, afin de clarifier de qui il porte véritablement le nom et de quelle légitimité il se réclame.
Akandijack