Pourquoi exigeons-nous aujourd’hui d’Al Aminou Lô ce que nous n’avons pas suffisamment exigé hier d’Ousmane Sonko ?

À la veille de la Déclaration de politique générale du Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô, de nombreuses voix demandent que la résolution définitive du conflit en Casamance figure clairement parmi les priorités du gouvernement.

Cette mobilisation est légitime. Après plus de quarante années de conflit, la paix ne peut être reléguée au second plan.

Mais cette interpellation soulève une question difficile que nous devons avoir le courage de nous poser : pourquoi les organisations, les élus, les cadres Casamançais et les ressortissants de la Casamance n’ont-ils pas exprimé avec la même force cette exigence lorsque Ousmane Sonko était Premier ministre ?

Il serait cependant injuste d’affirmer que la paix en Casamance avait été oubliée sous son gouvernement. Dans sa Déclaration de politique générale du 27 décembre 2024, Ousmane Sonko avait annoncé la volonté de « parachever le processus de pacification totale et définitive ». Il avait présenté le retour des populations déplacées comme une priorité absolue et évoqué un Plan spécial Diomaye pour la Casamance, doté provisoirement de 54 milliards de francs CFA, comprenant notamment le financement du déminage, la relance économique et l’accompagnement des femmes et des jeunes.

Le 23 février 2025, un nouvel accord avait également été signé à Bissau entre le gouvernement sénégalais et une composante du MFDC. Cet accord représentait une avancée, mais il ne pouvait être considéré comme le règlement définitif du conflit puisque toutes les composantes du mouvement n’y avaient pas participé.

La question n’est donc pas celle d’une absence totale d’initiatives.
Elle concerne plutôt l’insuffisance de notre vigilance collective et de notre capacité à demander des résultats précis, mesurables et transparents.

Ousmane Sonko bénéficiait en Casamance d’un capital de confiance exceptionnel. Ancien maire de Ziguinchor, profondément lié à cette région et porté par une grande partie de sa jeunesse, il représentait pour beaucoup l’espoir qu’un fils de la Casamance, arrivé au sommet de l’État, pourrait enfin comprendre et résoudre ce conflit.

Cette confiance a parfois produit une forme de délégation silencieuse : puisqu’il connaissait la Casamance, puisqu’il en partageait les blessures et les aspirations, il n’aurait pas été nécessaire de l’interpeller avec insistance.

À cela s’est ajoutée la loyauté politique. Après les épreuves traversées par Ousmane Sonko et son mouvement, certaines personnes ont pu considérer qu’une interpellation publique sur la Casamance risquait d’affaiblir un dirigeant qu’elles avaient soutenu. La confiance accordée à l’homme a alors pris le dessus sur le contrôle citoyen de l’action gouvernementale.

Ce silence relatif doit aujourd’hui nous interroger. Aucun responsable politique, quelle que soit son origine, ne doit bénéficier d’une dispense d’exigence citoyenne. Soutenir un dirigeant ne signifie pas renoncer à lui demander des comptes.

L’arrivée d’Al Aminou Lô à la Primature modifie la situation. Le nouveau Premier ministre ne possède pas le même lien historique, affectif et politique avec la Casamance. Les acteurs de la région ressentent donc le besoin d’exprimer explicitement une préoccupation qu’ils pensaient auparavant naturellement portée au sommet de l’État.

La demande actuelle traduit également une inquiétude sur la continuité des engagements. Que devient l’accord signé à Bissau ? Quel est le niveau réel d’exécution du Plan Diomaye ? Quels financements ont effectivement été mobilisés ? Combien de villages ont été déminés ? Combien de familles déplacées sont retournées dans des conditions dignes et sécurisées ? Où en sont le désarmement, la démobilisation et la réintégration des combattants ? Quel dialogue est engagé avec les composantes du MFDC qui n’ont pas signé les derniers accords ?

Ces questions auraient dû être posées hier. Elles doivent l’être aujourd’hui et continuer à l’être demain, quel que soit le Premier ministre en fonction.

Nous devons également reconnaître que les Casamançais ne constituent pas un bloc homogène. Les populations déplacées, les femmes engagées pour la paix, les anciens combattants, les victimes, les jeunes, les élus, les chefs traditionnels, les acteurs économiques et la diaspora ne portent pas toujours les mêmes priorités. Cette diversité est une richesse, mais l’absence d’un cadre commun affaiblit parfois la portée de leurs revendications.

La paix ne peut pas davantage être réduite au développement économique. Construire des routes, soutenir l’agriculture, créer des emplois et désenclaver les territoires sont des nécessités. Mais le développement, à lui seul, ne répond pas à toutes les blessures laissées par plus de quatre décennies de conflit.

Une paix véritable doit aussi traiter la mémoire des victimes, la situation des disparus, les déplacements forcés, les terres abandonnées ou occupées, le déminage, la réintégration des combattants, la justice, les réparations et les garanties de non-répétition.

La Déclaration de politique générale d’Al Aminou Lô doit donc apporter des engagements précis. Nous attendons du gouvernement :

  • la publication d’un état d’exécution des accords déjà signés ;
  • une feuille de route assortie d’un calendrier, d’un budget et d’indicateurs publics ;
  • l’ouverture d’un dialogue avec les composantes restées en dehors du processus ;
  • l’accélération du déminage et du retour sécurisé des populations déplacées ;
  • la participation effective des femmes, des jeunes, des victimes, des élus, des autorités traditionnelles et de la diaspora ;
  • un dispositif national consacré à la vérité, à la mémoire, à la dignité et à la réparation des victimes ;
  • un mécanisme indépendant de suivi, avec un rapport régulier devant l’Assemblée nationale.

Il faut cependant éviter que cette exigence légitime soit instrumentalisée dans les rivalités politiques nationales. La Casamance ne doit pas devenir un argument utilisé pour opposer Ousmane Sonko à Al Aminou Lô, le Pastef au gouvernement ou une communauté à une autre.

La paix n’appartient ni à un parti, ni à un gouvernement, ni à une personnalité. Elle appartient aux populations qui ont souffert, aux familles endeuillées, aux déplacés, aux anciens combattants qui souhaitent retrouver une vie civile et à toute la nation sénégalaise.

Notre responsabilité collective consiste maintenant à sortir de la personnalisation. Nous ne devons plus attendre qu’un « fils de la Casamance » soit au pouvoir pour croire que la paix avancera. Et nous ne devons pas davantage attendre son départ pour commencer à réclamer des engagements.

La paix en Casamance doit devenir une politique nationale permanente, inclusive, transparente et évaluée. Elle doit survivre aux changements de gouvernement, aux alliances partisanes et aux ambitions personnelles.

Nous avons fait confiance hier. Nous devons désormais exercer notre vigilance citoyenne. Non pas contre Ousmane Sonko ou contre Al Aminou Lô, mais pour la Casamance, pour les victimes et pour les générations futures.

Après plus de quarante années de conflit, la Casamance ne demande plus des promesses générales. Elle attend une paix complète, juste, inclusive et irréversible.

Amadou Sylla
Délégué général de SOS Casamance – Acteur associatif et militant pour la paix

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