Chaque contexte commémoratif dicte son propre discours historico-mémoriel.

Le monde évolue, et avec lui les artifices de l’impérialisme ancien…
La vérité est que comme toujours, on ne fait que pousser le raffinement jusqu’à redessiner aujourd’hui la carte du monde pour rendre à l’Afrique, visuellement du moins, sa véritable taille. Il faut le dire tout de suite, c’est une concession symbolique qui masque des réalités inchangées. Une ruse tout simplement…

Pendant ce temps, en Afrique, et au Sénégal en particulier, la conception post-coloniale de l’État-nation, elle, ne bouge pas. Le récit reste figé, et nous continuons de célébrer avec complaisance la grandeur de notre nationalisme au rendez-vous d’un supranationalisme qui ignore son subnationalisme, nos « démocraties homéopathiques ».

Il suffit de regarder l’état actuel du modèle sénégalais où un jeune président élu pour l’espoir que portait son parti politique, a pu faire sienne, sans rougir, la vieille maxime cynique selon laquelle « les promesses n’engagent que ceux qui y croient ». Quel aveu de recul !

Pas étonnant que c’est ce même système qui métastase et nous renvoie sans cesse aux scénarios politiques gambiens et bissau-guinéens récents, et qui au nom de questions sécuritaires y maintient des contingents de soldats sous prétexte de stabilité et officieusement pour surveiller une Casamance qui fait toujours peur aux pouvoirs centraux.

Pourtant, les nouvelles générations y réclament la paix et refusent de porter le fardeau des conflits d’hier… Que l’on s’étonne donc pas de la provocation permanente d’un système qui préfère vanter la bravoure de son armée dans une guerre interne, “Guerre Incivle” (Bassène, 2025), plutôt que de regarder en face ses propres responsabilités politico-historiques. Une culture d’oligopole militaire s’est avérée, mais on va nous parler de « professionnalisme ». Mais de quel professionnalisme parle-t-on ?

La mémoire collective, elle, se souvient que “Le Joola” n’était pas un navire quelconque, il était exploité par la Marine nationale, c’est-à-dire par l’armée même dont on célèbre aujourd’hui l’excellence. Surchargé bien au-delà de sa capacité, il a chaviré dans la nuit du 26 septembre 2002 au large des côtes de la Gambie. Ironique non, que sur cette “The Smiling Coast”, au matin, une coque retournée d’un bateau flottait encore, et ce sont des pêcheurs qui sont arrivés avant les secours officiels, qui ont mis des heures à se déployer. Il y a eu 1 863 morts selon le bilan officiel, et 64 survivants seulement. A date, l’épave repose au fond de l’océan, devenue l’ossuaire d’un abandon systémique du “Joola” de la Casamance.

Quel professionnel, doté de protocoles d’urgence et de moyens techniques, pouvait échouer à ce point pendant que le navire flottait encore à l’envers ? Quel État digne de ce nom laisse ses enfants agoniser des heures durant dans le noir d’une coque ?

Ce prétendu professionnalisme sénégalais se fissure partout. Il suffit de regarder le pont Émile Badiane, à l’abandon, symbole du mépris dans lequel sont tenues les infrastructures régionales. Quels professionnels des routes laissent un pont se détruire lentement tout en travestissant l’état réel des voies de communication en Casamance ? Et pourtant, dans un contexte de travaux forcés, et sous l’autorité zélée d’un Arfang Bessire Sonko entre autres, nos ancêtres ont construit le désenclavement interne entre le Fogny, le Moff-Avvi et le Kassa. Croyez-vous que nous ne sommes pas capables de le refaire, plutôt que de rester là à attendre un système qui a le complexe du Casamançais ?

La vérité est là, nue et douloureuse, quand il s’agit de parader dans le Pays Ajamaat, fusils en bandoulière et démonstrations de force à l’appui, le système répond présent. Quand il a fallu sauver des vies, ce même système a révélé ses limites criminelles. Tout n’est que fanfaronnade et récit mystificateur: la casamance se plie mais ne va jamais rompre, au contraire elle avance.

Vingt-quatre ans plus tard, commémorer “Le Joola” ne se limite pas à pleurer nos morts. C’est refuser le mensonge d’État. C’est exiger que la vie des citoyens compte enfin davantage que la mise en scène du pouvoir.

Casamance heureuse et invaincue !

Akandijack

Nota bene: Le mensonge d’État ne s’est d’ailleurs pas arrêté au naufrage, dès 2003, l’enquête sénégalaise a été classée en imputant la responsabilité au seul commandant, mort avec son navire. Aucun responsable vivant n’a été jugé, et l’épave n’a jamais été renflouée, malgré les demandes répétées des familles.

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