Fiyaay 28 septembre 2026

Sous l’effet combiné de la dynamique économique locale et de la montée en puissance des initiatives endogènes qu’il faut encourager, la Casamance a accueilli le 19 septembre 2026, à Bambali, la pose de la première pierre du complexe SM10 Agro. Ce projet agro‑industriel dans le Pays Ajamaat, représente, selon la presse, “un investissement de 11,7 milliards de francs CFA, structuré autour de 500 hectares de surface exploitable, d’un verger de 78 000 manguiers et d’une capacité de transformation calibrée pour absorber un volume cible de 8 500 tonnes de fruits par an”.

L’injection d’un tel capital technologique directement au sein du bassin de production casamançais par un enfant du pays reconfigure structurellement une filière jusqu’ici centralisée autour des circuits logistiques du Cayor, de l’axe Dakar – Thiès.

Pourtant, la viabilité de ce modèle a suscité des débats techniques et économiques au sein de la communauté agronomique sénégalaise, les experts Sénégalais ayant la manie de parler de la Casamance que pour la médire. N’étant pas expert, nous nous limitons à analyser les éléments dudit débat afin de les historiciser, c’est‑à‑dire proposer une grille de lecture scientifique plutôt qu’un jugement strictement technique.

Lors d’un entretien diffusé le 26 septembre par Evenprod Médias, Monsieur Souleymane Bassoum, ingénieur agronome et dirigeant de Quality Fruit Sénégal, a qualifié le modèle retenu de « hautement vulnérable ».

Son argumentation repose sur le “risque de concentrer 500 hectares dans une seule zone géographique (la Casamance). Selon lui, l’essentiel de la production mûrirait sur une fenêtre critique d’environ 45 jours, entraînant un dégagement massif d’éthylène”, gaz autocatalytique responsable de la maturation accélérée des fruits, provoquant un pourrissement rapide en cas de stockage de masse. Il préconise donc, lui qui est bien implanté à Thiès, une “segmentation géographique des plantations à travers plusieurs bassins agroécologiques du Sénégal afin d’étaler les risques et les calendriers de récolte”.

La force de sa critique, nous le présumons faute de CV en ligne, repose presque entièrement sur la légitimité qu’il s’attribue publiquement. En se présentant comme “numéro un de la mangue en Afrique”, en mettant en avant un statut d’ancien “expert de l’Union européenne pour la filière mangue en Afrique de l’Ouest”, et en affirmant avoir “géré des exploitations arboricoles de superficie supérieure au projet actuel”, il cherche à valider son diagnostic par sa seule trajectoire professionnelle.

Toutefois, sans besoin de CV, nous pouvons déjà avancer que cette posture d’autorité se heurte à deux limites factuelles.

La première est l’inaccessibilité des données stratégiques du projet…
Jusqu’à preuve du contraire, l’étude de marché et le plan d’affaires de SM10 Agro étant confidentiels, l’expert formule des objections sans avoir consulté les projections réelles, les choix technologiques ni le modèle financier du projet. Émettre un avis définitif alors que le dossier d’exécution demeure inaccessible réduit l’analyse à une extrapolation théorique et quiconque le défend, mettrait la charue avant les boeufs.

La seconde est bien la contradiction avec l’outil de production qui validerait son expertise...
L’examen des données d’exploitation de Quality Fruit Sénégal, son entreprise donc, située à Mont‑Rolland et forte de 430 hectares, montre que la mangue est absente de ses six cultures majeures d’exportation (haricot vert, tomate, oignon, carotte, piment, courge). Cette spécialisation exclusive dans le maraîchage soulève une incohérence technique, car les protocoles de conservation, de gestion du froid et de logistique maraîchère diffèrent fondamentalement de la physiologie post‑récolte des fruits comme la mangue.
S’y ajoute que, Thiès n’a pas une tradition de la mangue comme la Casamance. Finalement, parle-t-il en expert ou en concurrent qui joue à l’oiseau de mauvaise augure ?
En d’autres termes, son expertise opérationnelle actuelle ne reflète ni les réalités d’échelle d’un complexe fruitier intégré ni celles d’une connaissance ancrée.

A propos d’ancrange, sur le plan agronomique, l’argument d’une fenêtre unique de récolte de 45 jours suppose implicitement l’existence d’une seule variété de mangue en Casamance. Or, historiquement, les populations locales parvenaient déjà à étaler la consommation des mangues de mai à octobre. Elles exploitaient pour cela des techniques de conservation traditionnelle (stockage en hauteur dans les habitations) et les cycles tardifs de variétés endémiques, notamment la mangue dite “Mango Diola”, consommée en dernier, en fin de saison.

La Casamance étant jalouse de ses traditions, il est raisonnable de penser que le projet s’en inspirera et modernisera cette logique d’étalement temporel par l’intégration conjointe des variétés Kent et Keitt. Tout Casamançais ayant grandi près d’un verger sait empiriquement que ces variétés étaient consommées jusqu’en fin septembre. Leur maturité légèrement différenciée après la nouaison permettrait des phases de consommation – commercialisation si l’on veut – échelonnées conformément à leurs cycles respectifs.

Cette dissociation biologique traditionnelle, les enfants de la Casamance qui veulent investir dans le secteur y ont nécessairement réfléchi, notamment en termes de répartition de l’afflux de fruits sur une période étendue, évitant structurellement l’effet de saturation redouté.

Au‑delà des facteurs agronomiques, l’analyse des risques de SM10 Agro impose de rappeler l’histoire économique de la région, marquée par le précédent d’Alexandre Djiba dans les années 1980 (Voir image d’illustration et lien plus bas). Ce self‑made‑man avait conçu “JIBEE”, un projet d’élevage moderne techniquement irréprochable et jugé rentable par tous les services régionaux. Malgré un apport massif (dans le contexte des années 1980-1990), en fonds propres et une promesse de garantie étatique auprès du Fonds de Promotion Économique, le projet fut asphyxié par le refus systématique des banques commerciales de compléter le montage financier.

Les arguments qui mettent aujourd’hui en doute la réussite de SM10 Agro rappellent ceux qui avaient paralysé JIBEE. Le blocage n’était pas lié à des failles de gestion, mais à une frilosité politique nationale. En coulisses, les institutions financières invoquaient officieusement l’argument sécuritaire ou le caractère surdimensionné du projet pour neutraliser l’initiative locale, poussant un artisan du développement vers des revendications politiques.

Le Président de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko pour ne pas le nommer, a eu raison de rappeler à Sadio Mané de ne pas se lancer dans la politique. La mémoire collective casamançaise confirme que le principal défi des grands investissements en Casamance ne réside pas dans leur faisabilité technique, mais dans la neutralisation des blocages informels du système centralisé. Ce n’est pas en entrant en politique que l’on résout ces obstacles, non, le problème est ailleurs, et Djiba, porteur d’un projet pour le développement de la Casamance, l’avait compris avant de tomber dans ce piège.

Quid de la stabilisation juridique de l’assiette foncière qui constitue d’ailleurs, à note avis, le véritable préalable à l’exploitation, bien avant les considérations logistiques de récolte.

Bref, bref….
Sans avoir lu l’étude de marché, nous pouvons nous enfants de la Casamance gager, dans un esprit positif, que l’enveloppe de 11,7 milliards de francs CFA permet l’intégration d’infrastructures de conditionnement de dernière génération; comme par exemple, la mise en place de chambres froides, de systèmes de ventilatio, d’absortion de l’éthylène… bref, tout ce qui permet de ralentir drastiquement le métabolisme des fruits climatériques.

Avec un tel investissement, on peut croire que cet outil industriel devrait garantir une segmentation optimale des flux, et ce ne sont ni les idées, ni les experts qui manquent en Casamance. Depuis des décennies, les Casamançais réfléchissent à la valorisation de leurs fruits; gageons donc plausiblement que le modèle de SM10 Agro va s’appuyer sur une synergie verticale entre maîtrise technologique, gestion variétale et sécurisation institutionnelle, rendant le projet viable face aux contraintes historiques de la filière.

Ce que nous avançons ici ne relève pas de la spéculation, non; car on retrouve ces logiques dans de nombreuses études de marché réalisées par des entrepreneurs casamançais; car la question de la mangue n’est pas nouvelle et la région a certainement produit, hypothèse forte, plus d’experts agronomes que nulle part ailleurs au Sénégal.

Il faut le répéter haut et fort : restons vigilants enfants de la Casamance !
Les propos de Monsieur Bassoum s’inscrivent parfaitement dans la ligne du système, ce qui prouve, s’il en fallait encore, que Sadio Mané mérite plus que jamais tout notre soutien !

Akandijack

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