Octobre 2024, à Ziguinchor, je m’étais lancé dans la présentation de L’idée de la Casamance autonome. Possibles et dettes morales de la situation coloniale au Sénégal, ouvrage de l’historienne Séverine Awenengo Dalberto, annulée comme vous le savez avant même d’avoir eu lieu; au sud donc de la République du Sénégal, le gouverneur de région nous notifiant personnellement l’impossibilité de tenir l’événement culturel pour ne pas dire l’interdiction, à l’autrice et à moi-même qui l’accompagnais ce jour-là, au nom d’une décision prise à un niveau supérieur. Quelques jours plus tard, le 1er novembre, en pleine campagne électorale dans cette même ville, le Premier ministre Ousmane Sonko assumant publiquement la mesure et affirmant que l’ouvrage ne serait ni autorisé ni commercialisé au Sénégal.

Beaucoup interprétèrent alors cette séquence comme l’expression d’une position politique assumée, quand j’y voyais pour ma part une situation politiquement délicate (là je fais du politiquement correcte envers), l’ancien maire de Ziguinchor se trouvant associé à l’interdiction d’un ouvrage consacré à l’histoire et à l’idée politique de la Casamance, et s’exposant inévitablement, par là même, aux critiques d’une partie de ceux qui l’avaient porté. Deux ans plus tard, les événements survenus depuis lors invitent à relire cette séquence avec davantage de recul, pour ne pas dire que le temps nous a donné raison; et à la replacer dans une succession dont elle n’était peut-être que le premier moment.

En août 2025, Amidou Djiba, porte-parole de l’aile politique du MFDC dite de Mangoukouro, arrêté puis poursuivi pour des propos tenus lors d’une cérémonie d’hommage à l’abbé Augustin Diamacoune Senghor, une affaire qui, que l’on partage ou non ses positions, marquait une étape supplémentaire dans les tensions entourant l’expression publique de la mémoire et du conflit casamançais. Quelques semaines plus tard pourtant, en octobre 2025, les militants réunis à Mangoukouro pouvant encore commémorer leurs disparus, le lieu demeurant ouvert, les portraits toujours visibles sur les murs et les cérémonies de recueillement se déroulant sans intervention particulière.

Puis vint octobre 2026, et le 27 octobre, date anniversaire de l’assassinat d’Abdou Elinkine Diatta, l’intervention des forces de sécurité à Mangoukouro, vingt-huit personnes interpellées, du matériel saisi, des drapeaux et des documents emportés, et on parle de démentèlement… Le contraste avec la situation observée un an auparavant ne pouvant manquer d’interroger, puisque le même lieu, associé aux mêmes pratiques commémoratives, fait désormais l’objet d’une réponse radicalement différente, et c’est dans cette succession d’événements, bien plus que dans chacun d’eux pris isolément, que réside aujourd’hui la véritable question.

Prises séparément, chacune de ces décisions pouvant être justifiée ou discutée selon des arguments juridiques, administratifs ou sécuritaires, mais observées ensemble, elles dessinent une trajectoire plus large, celle d’une restriction progressive des espaces où peut s’exprimer publiquement une réflexion sur la Casamance, son histoire, sa mémoire ou son avenir politique, avec un livre interdit en 2024, une parole commémorative judiciarisée en 2025 et un lieu de mémoire détruit en 2026. Il ne s’agit pas ici d’affirmer l’existence d’un plan concerté, ni d’attribuer à telle ou telle personnalité une intention qui ne pourrait être démontrée, mais il demeure difficile d’ignorer la cohérence que beaucoup de Casamançais, même s’ils ne disent rien, perçoivent dans cette succession de séquences.

Le démentèlement donc, (une certaine presse parle de démolition) de Mangoukouro dépasse ainsi la question matérielle d’une concession ou d’un ensemble de bâtiments, ce lieu représentant aussi, pour ses partisans (dont certains sont des combattants démobilisés qui en faisaient leur sorte de “mur des lamentations”) comme pour ses visiteurs occasionnels, un espace de parole, de mémoire et de discussion, de sorte que sa disparition revêt une portée symbolique excédant largement celle d’une simple opération administrative. Portée d’autant plus forte que l’interpellation et la destruction supposée sont intervenues un 27 octobre, date particulièrement chargée de sens pour les militants concernés, et que ce choix, qu’il ait été voulu ou non, ne pouvait manquer d’être interprété comme un message politique, ce qui constitue précisément, à mon sens, l’erreur des autorités.

Car si l’on peut interdire une rencontre littéraire, poursuivre des individus pour leurs déclarations, fermer ou démolir un lieu, aucune de ces mesures ne suffit à faire disparaître les questions qui leur préexistent, l’idée de la Casamance ne résidant pas dans un bâtiment et ne se confondant pas davantage avec une organisation, un porte-parole ou un ouvrage particulier, mais s’enracinant dans une histoire, dans des mémoires familiales, dans des expériences collectives et dans une réflexion politique qui traverse plusieurs générations. C’est pourquoi elle continue de circuler malgré les interdictions, les controverses ou les destructions matérielles, dans les familles, dans les diasporas de la Sierragambie, dans les espaces numériques et dans ces échanges quotidiens qui façonnent, sans autorisation de personne, les mémoires collectives.

L’enjeu central n’est donc peut-être ni la sécurité d’un territoire ni le destin d’un bâtiment, mais la manière dont une nation traite les questions historiques qui la traversent, une mémoire ne disparaissant jamais parce qu’on ferme les lieux où elle s’exprime, et les interrogations que ces lieux abritaient tendant au contraire, lorsque les espaces de discussion se rétrécissent, à se diffuser ailleurs et sous d’autres formes, souvent moins visibles et moins maîtrisables.

La véritable surprise d’octobre 2026 n’est donc pas le démentèlement de Mangoukouro, mais que certains puissent encore croire qu’une question à la fois historique, politique et mémorielle se résout par l’effacement de ses lieux d’expression, alors que les bâtiments peuvent être démolis et que les questions qu’ils abritaient, elles, demeurent.

Akandijack

Fiyaay 28 octobre 2026
Enfants de la Casamance…
La véritable victoire d’un ordre politique dominant n’est pas nécessairement d’obtenir l’adhésion à ses principes, mais d’amener les populations concernées à considérer leurs propres récits historiques comme embarrassants, archaïques ou illégitimes. Lorsqu’une société en arrive à douter de la valeur de sa propre mémoire, de ses héros, de ses traditions de résistance et de ses références culturelles, elle entre dans une crise plus profonde qu’une simple crise politique : une crise de civilisation.
Enfants de la Casamance, une civilisation ne disparaît pas seulement sous l’effet de la conquête ou de la contrainte extérieure ; elle commence à s’effacer lorsque ses propres élites participent à la dévalorisation de ce qui la fonde. Dès lors, le conflit casamançais peut être lu comme un laboratoire où s’observe la manière dont certaines élites, en quête de respectabilité politique et institutionnelle, sont conduites à prendre leurs distances avec le MFDC, mais également, parfois, avec les mémoires historiques, les traditions de contestation et les héritages politiques dont ce mouvement est lui-même l’expression, partielle et discutable certes, mais néanmoins issue d’une trajectoire historique régionale.
Le danger n’est alors pas seulement l’abandon d’un projet politique particulier, il réside dans le fait que le rejet du mouvement finisse par s’étendre au rejet de l’histoire qu’il revendique et qui l’a vu naître et, au-delà, à une forme de reniement collectif. Une civilisation entre véritablement en péril lorsque ses propres enfants cessent de reconnaître leur héritage comme une source de dignité et commencent à le percevoir comme un fardeau dont il faudrait se débarrasser.
Oussoforal…
Akandijack

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