Nous reprenons ce texte, partagé sur facebook, de M. Mamadou Mané, historien, ancien Conseiller culturel à la Présidence de la République (1990-2000)
La prépondérance du fait culturel mandingue est aujourd’hui une réalité palpable dans l’espace historique de Sédhiou. L’espace englobe la plupart des terroirs de la Moyenne Casamance situés sur la rive droite du fleuve du même nom, y compris quelques-uns sur la rive gauche comme le Balmadou et le Souna, ce dernier abritant la célèbre cité religieuse de Karantaba. Pour autant, l’on peut se demander, à propos de cette prépondérance mandingue, s’il en a toujours été ainsi au cours de l’histoire, si elle y est aussi ancienne qu’il y paraît et comment le processus s’était déroulé.
En effet, bien avant d’évoluer dans le giron mandingue du Kaabu, lequel s’étendait des rives de la Gambie au Nord jusqu’aux confins de l’actuelle Guinée-Conakry au Sud en passant par la Casamance et la Guinée-Bissau actuellequi abritait sa capitale Kansala, Sédhiou et l’ensemble de ses terroirs faisaient partie d’un autre espace politico-culturel porté par les Baïnounks, unanimement reconnus de nos jours comme ayant formé le premier peuplement de la région. Ils y accueillirent tous les autres peuples, y compris les Mandingues, venus plus tard s’établir durablement tels que les Diolas, les Balantes, les Peuls et, beaucoup plus tard, d’autres groupes minoritaires composés de Manjaks, de Pépels, de Mankagnes, de Bambaras, de Wolofs, Sérères, Sarakolés, Bambaras. C’est dire l’ancienneté de la diversité culturelle qui a fortement marqué la région et donné lieu à d’intenses brassages, le tout faisant très tôt de l’espace à la fois un creuset et un carrefour de la plupart des peuples et cultures de la Sénégambie méridionale.
De fait, c’est l’un des sous-groupes baïnounks, appelé Kassanga, qui y fonda le premier royaume du nom de Kasa dont les souverains portaient le titre de Kasa Mansa (roi en mandingue) que leur attribuèrent leurs puissants voisins mandingues de l’Etat du Kaabu. L’appellation se transforma en Casamance, terme générique resté encore aujourd’hui pour désigner l’ensemble de cette région sud du Sénégal.
Dans ce contexte géopolitique marqué du sceau de la puissance kaabunké qui vit les Mandingues, dès au moins la fin du 13e siècle, devenir progressivement hégémoniques en Sénégambie méridionale aux dépens des autochtones baïnounks, j’ai voulu savoir si cette prépondérance du fait politico-culturel mandingue avait également atteint l’espace casamançais. C’est alors que, sur la base des informations fournies par les sources portugaises des 15e et 16e siècles dont la plupart des auteurs avaient visité la région, s’imposa à moi le constat que les Baïnounks avaient pu, malgré l’influence mandingue, y préserver leur identité et la faire prévaloir. Au point de réussir à créer le royaume du Kasa dont je viens de parler, avec comme capitale l’actuel village de Birkama en Moyenne Casamance, sur la rive gauche du fleuve.
Le royaume ne tarda pas à s’affirmer comme une zone-tampon entre le centre politique du Kaabu situé au Sud en Guinée-Bissau et ses dépendances gambiennes au Nord où siégeaient ses royaumes vassaux, tous mandingues. Zone-tampon qui, jusqu’au 17e siècle, en fit un espace politiquement et culturellement autonome du Kaabu mandingue et donc à forte prégnance baïnounk, même si le Kasa en était un vassal. Et des terroirs baïnounks comme le Boudié, le Souna, le Balmadou, le Pakao, le Diassine, le Sonkodou, le Fogny étaient situés dans la zone d’influence du royaume du Kasa dont l’apogée, selon toujours les sources portugaises de l’époque, date des 15e et 16e siècles. Reste que ses origines nous sont encore mal connues, même si certaines traditions orales baïnounks les font remonter à la fin du 13e ou au début du 14e siècle, dans le sillage, comme c’est le cas du Kaabu, de l’empire du Mali fondé en 1235 par Soundiata Keita.
L’un des traits distinctifs de l’Etat du Kasa était sa volonté d’ouverture au commerce européen qui, dès la fin du 15e siècle, se mettait en place sur la côte atlantique à l’Ouest. Celui-ci allait connaître son essor aux siècles suivants, notamment les 17e et 18e siècles, siècles d’apogée de l’odieuse traite négrière qui ravagea de ses horreurs la majeure partie de notre continent. En dépit de l’hostilité des autres peuples de la région, des Diolas notamment, majoritairement établis en Basse Casamance et auxquels s’étaient joints beaucoup d’autres terroirs baïnounks dans leur lutte contre la présence européenne, le Kasa engagea des relations commerciales intenses avec les Européens, principalement avec les Portugais. Ces derniers, qui étaient les premiers découvreurs européens des côtes sénégambiennes, sillonnaient l’ensemble de la région à partir de leur point d’appui des Iles du Cap-Vert dont ils firent, dès 1460, une colonie où commençaient à être déportés des esclaves pris sur le continent en face.
Malheureusement pour le Kasa qui voulait tirer profit de ses relations avec les Européens pour se doter d’un Etat fort, son partenariat avec ces derniers, négativement impacté sur les populations par le commerce négrier, avait fini par ruiner son autorité et son pouvoir auprès non seulement d’une bonne partie de son peuple, mais aussi des autres peuples voisins qui, ne reconnaissant plus sa tutelle politique, le combattirent. Et c’étaient là des signes annonciateurs du déclin qui, à partir du 17e siècle, allait aboutir à sa chute définitive deux siècles plus tard, vers 1830.
L’on pourrait d’ailleurs se demander si ce contexte de décadence n’était pas à l’origine de la légende qui court de nos jours encore, faisant des Baïnounks un peuple maudit par un de ses souverains, du nom de Ghana Sira Banna, que ses sujets auraient assassiné pour cause de tyrannie meurtrière faite, selon toujours la même légende, entre autres atrocités, de sacrifices humains. L’autre facteur de déclin du Kasa tenait au refus de la plupart de ses terroirs, que je viens de citer, d’accepter la structuration politique de l’espace baïnounk en un Etat centralisé comme le voulait l’aristocratie régnante. Celle-ci, qui y tenait tant, avait même dû mener des guerres pour l’imposer aux terroirs rebelles, demeurés attachés à leurs cadres traditionnels villageois, lesquels semblaient si bien convenir à leur vie sociale de communautés paysannes pacifiques et sans ambitions territoriales. Toutefois, ces communautés villageoises baïnounks se rendirent compte après, mais trop tard, de leur erreur d’appréciation de la géopolitique prévalant dans leur espace et qui justifiait, comme l’avait pressenti leurs souverains, le projet de leur intégration et de leur unité politique à même de les protéger contre les velléités d’expansion territoriale de leurs voisins.
Ces derniers, surtout les Mandingues, les Diolas et les Balantes, profitant de l’affaiblissement du royaume victime de dissensions internes, se rendirent de plus en plus maîtres des terroirs de leurs anciens tuteurs qu’ils commençaient à assimiler culturellement et qui n’avaient plus les moyens de faire face à la situation.
Dès lors, l’espace historique de Sédhiou entamait une nouvelle étape de son évolution faisant la part belle aux Mandingues qui ne manquaient pas d’atouts incarnés par le Kaabu, toujours puissant et hégémonique en Sénégambie méridionale, d’où partaient de plus en plus de migrants mandingues. Lesquels migrants étaient attirés par l’abondance et la richesse des ressources naturelles de l’espace historique de Sédhiou et qui, forts de leur présence de plus en plus massive, réussirent à mandinguiser d’importantes franges des autochtones baïnounks.
Des décennies plus tard, un autre courant migratoire, venu, toujours au 17e siècle, par vagues successives du Haut Sénégal-Niger, arriva dans l’espace historique de Sédhiou. Il avait la particularité, au contraire des migrants kaabunkés, d’être composé d’éléments déjà islamisés avec à leur tête des marabouts dont la plupart étaient des Sarakolés et des Diakhankés, leurs cousins. Ils s’implantèrent en premier lieu dans le terroir baïnounk du Pakao (dont le nom baïnounk d’origine est Kandessa) et en firent du coup la première terre d’islam en Casamance, avec ce que ce statut, dans un contexte marqué par la montée en puissance de cette religion, lui conférait de renommée et de prestige. D’autant que ces marabouts n’avaient d’autre ambition que de convertir pacifiquement à leur religion leurs hôtes baïnounks ainsi que les populations mandingues non encore islamisés. Ce furent d’ailleurs ces Mandingues, nouvellement convertis, qui accompagnèrent leurs marabouts sarakolés et diakhankés dans leur prosélytisme religieux dans les autres parties de la région. C’est ainsi que, du Pakao, ils essaimèrent au Boudié qui abrite la localité de Sédhiou, au Souna, au Diassine, au Sonkodou où ils s’installaient par petits groupes dans des localités à part qui leur étaient réservées et futurs centres d’enseignement islamique.
Et pour mieux faire passer leur message religieux dans un espace de plus en plus marqué par l’influence culturelle des Mandingues, ils se mirent à l’apprentissage de la langue de ces derniers. Si bien qu’en à peine une génération les migrants sarakolés et diakhankés, suivis en cela par leurs descendants ainsi que par de plus en plus de Baïnounks, avaient une parfaite maîtrise de cette langue au point de désormais passer pour des Mandingues.
Voilà l’espace historique de Sédhiou mandinguisé dans sa quasi-totalité sans que, pour pourtant, cela entraînât chez les autres peuples, aussi bien les autochtones baïnounks que les Diolas, les Balantes et les autres minorités, la perte de leurs identités qu’ils ont su préserver. De fait, en dépit de leur prépondérance, les Mandingues surent ne pas imposer de force leur langue et leur culture auxquelles adhéraient librement, sans aucune forme de contrainte, leurs voisins non mandingues. D’où à la fois la pérennisation de la diversité culturelle et l’émergence d’un moule culturel mandingue enrichi des apports des autres peuples.
Une autre particularité est à noter chez les Mandingues de l’espace historique de Sédhiou. En effet, malgré leur hégémonie culturelle à partir du 17e siècle, celle-ci n’entraîna point la création d’un Etat intégrant en une unité politique leurs diverses communautés. Ce qui est d’ailleurs rare, voire inédit, et contraire aux traditions multiséculaires des Mandingues qui, partout où, en Afrique de l’Ouest, ils s’installaient, finissaient presque toujours par s’organiser en royaumes ou en chefferies pour bien marquer et exercer leur domination sur les peuples au sein desquels ils vivaient. De fait et paradoxalement, les chefferies et cantons ici ne firent leur apparition tardive que sous l’ère coloniale française au 20e siècle, lorsque furent vaincues toutes les résistances et qu’il fallut trouver des auxiliaires africains pour bien asseoir le fait colonial.
Chez les Mandingues des terroirs sédhiois, tout se passa plutôt comme si leur hégémonie culturelle et la tutelle prestigieuse du Kaabu, dont ils étaient pour la plupart originaires, leur suffisaient. Pourtant l’expérience politique du royaume baïnounk du Kasa était là qui aurait pu les inspirer et les pousser à structurer politiquement la région. C’est seulement à partir du 19e siècle et ses multiples bouleversements, dus à la pénétration coloniale française et aux résistances farouches qui lui furent opposées, que le besoin d’une entité politique forte, unissant tous les terroirs, se fit sentir. En vain, car c’était trop tard.
En effet, les Français, anticipant, dans le cadre de leur stratégie coloniale, les résistances à leur volonté de domination, construisirent en 1837 un fort à Sédhiou qui allait servir de point d’appui à leur pénétration dans l’ensemble de la Moyenne et de la Haute Casamance.
Faute donc de structures politiques appropriées, ce furent des chefs religieux musulmans qui se virent obligés de porter le flambeau des résistances, hormis celles menées respectivement par les communautés diolas et balantes dont l’organisation en sociétés acéphales, fondée sur les religions des terroir, donna un caractère beaucoup plus populaire à leur lutte anticoloniale contre la France.
S’agissant des chefs religieux musulmans à la tête des résistances, il y en eut un certain nombre auxquels l’anthropologue Sékou Séga Sagna a consacré un ouvrage remarquable qui fait autorité. On retiendra, parmi les plus célèbres d’entre eux, Sunkari Yiri Kamara et Fodé Kaba Doumbouya dont les hauts faits sont assez connus pour que je n’y revienne pas. Reste que leurs résistances s’étaient, en leur qualité de marabouts, transformées en jihads armés dirigés à la fois contre les Français et contre les populations locales non musulmanes qu’ils voulaient convertir de force, en particulier les Diolas du Fogny et les Balantes majoritairement implantés sur la rive gauche du fleuve, les deux communautés étant, à l’époque, réfractaires à l’islam, même si elles le toléraient en leur sein tant que celui-ci demeurait pacifique.
Les leaders de ces jihads rompaient ainsi avec une tradition multiséculaire d’islamisation pacifique que leurs devanciers sarakolés et diakhankés avaient instaurée depuis le 17e siècle, à partir du Pakao. Les jihads eurent également pour conséquences de mettre nos deux marabouts résistants, Sunkari Yiri Kamara et Fodé Kaba Doumbouya, ainsi que tant d’autres marabouts jihadistes, sur deux fronts, le front contre les Français et celui contre les communautés non musulmanes. Dans ces conditions, rien d’étonnant à ce qu’ils n’aient pas pu conduire à la victoire leurs résistances dans une dynamique unitaire mobilisant l’ensemble des terroirs de la région. De sorte qu’à l’instar des autres terroirs de toute la région naturelle de Casamance et du reste du Sénégal, il ne leur restait plus qu’à se soumettre à l’ordre colonial français. S’instaura alors une ère de domination avec son cortège de persécutions, d’humiliations, de brimades, de tentatives d’aliénation culturelle et de tant d’autres méfaits.
Cependant, la perte de leur souveraineté par les divers terroirs sédhiois ne les détourna pas des valeurs qui fondèrent leur identité de peuples vivement attachés à leur patrimoine culturel empreint, entre autres richesses, de convergences culturelles. Ce patrimoine, qu’ils ont su nous léguer, il nous incombe à présent, par devoir de mémoire, de continuer à le sauvegarder et à le promouvoir pour mieux le transmettre, à notre tour, aux générations futures.
Dakar, 22 mai 2023
Mamadou Mané
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