Chronique du 19 août 2026

Certaines dates s’imposent dans l’histoire officielle ; d’autres demeurent enfouies dans le silence des familles et des villages.
Le 19 août 1997 appartient à cette seconde catégorie.
Ce jour-là, aux portes de Ziguinchor, une opération du COSRI — unité d’élite de l’armée sénégalaise — tourne au drame. Tombés dans une embuscade tendue par les combattants d’Atika, la branche armée du Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (MFDC), les militaires essuient de lourdes pertes.
Le bilan reste incertain : 25 morts selon les dépêches de l’AFP et d’Amnesty International de l’époque, jusqu’à 33 selon des récits ultérieurs. Cette incertitude montre à quel point l’histoire du conflit casamançais demeure fragmentée et enfermée dans des mémoires concurrentes.
Mais au-delà des chiffres, ce sont des hommes, des familles et une nation tout entière qui restent endeuillés.
Mandina Mancagne marque l’un des épisodes les plus sombres de ce conflit :
- Un traumatisme pour l’armée sénégalaise, prise au piège.
- Un symbole militaire pour la rébellion, qui y a longtemps vu un haut fait d’armes.
- Un calvaire pour les civils, projetés dans une spirale de peur, d’arrestations et de déplacements.
Dans les jours qui suivirent, des rafles et des disparitions furent signalées, notamment celles de Sarani Manga Badiane et de Simon Malou, documentées par Amnesty International.
La riposte militaire qui s’ensuivit détruisit en grande partie le village, poussant les habitants à fuir vers Ziguinchor ou la Guinée-Bissau, abandonnant leurs terres.
Le 19 août ne peut se réduire au souvenir d’un affrontement. Il concentre toute la tragédie casamançaise : soldats tombés au combat, rebelles armés, civils pris entre deux feux, disparus sans sépulture et populations contraintes à l’exil.
Commémorer cet événement ne signifie pas choisir un camp, mais reconnaître l’ensemble des souffrances pour refuser l’instrumentalisation des morts.
La paix ne reposera pas sur le seul silence des armes, mais sur la vérité :
- Que s’est-il réellement passé ce jour-là ?
- Combien de vies ont été sacrifiées, militaires comme civiles ?
- Que sont devenues les personnes arrêtées et portées disparues ?
Près de trois décennies plus tard, ces questions attendent toujours des réponses.
L’ouverture des archives, l’établissement d’un bilan nominatif des victimes et la recherche des disparus ne menacent pas la paix : ils en forment la condition essentielle.
Une réconciliation fondée sur l’oubli reste une illusion.
Le Sénégal doit regarder son passé en face. Il peut honorer ses soldats sans occulter le calvaire des populations locales, et reconnaître les exactions d’État sans dédouaner les violences du MFDC.
Le 19 août a vocation à devenir une journée d’hommage à toutes les victimes du conflit. Une telle commémoration rassemblerait l’État, le MFDC, les familles, les autorités coutumières, la société civile et la diaspora autour d’un récit commun et apaisé.
Vingt-neuf ans plus tard, transformons cette blessure en un devoir de mémoire, de vérité et de justice.
C’est en assumant l’intégralité de son histoire qu’un peuple façonne son avenir.
Amadou SYLLA