La suite…
0. La sécuritisation du savoir, quand l’objet de recherche devient un objet de sécurité
I. La capture de l’intellectuel, savoir, médiation et assignation politique
II. L’exil de la pensée les géographies du savoir sous soupçons
La question qui servait de fil à la table ronde en introduction ici…

« Quand penser devient dangereux ? », appelle en Casamance une réponse qui n’est pas celle qu’on attendrait, en tous les cas nous préférons l’attaquer out of the box, car ce n’est pas la radicalité des idées qui y expose le chercheur, mais la nature de l’objet qu’il choisit d’étudier, la Casamance elle-même, son histoire coloniale, ses mémoires, ses lieux et son statut, dès lors que ce savoir prétend s’élaborer hors du monopole d’interprétation que l’État s’est réservé depuis le déclenchement du conflit armé en 1982.
[Désolé pour mon style, j’aime les longues phrases avec des virgules et des points virgules à l’infini...]
Chercheurs, journalistes, médiateurs ou intellectuels engagés y voient leurs travaux jugés moins à l’aune de leurs méthodes, de leurs sources ou de leurs résultats qu’à partir de la loyauté politique qu’on leur prête, l’analyse historique étant lue comme un positionnement, l’étude des mémoires comme une prise de parti, et la recherche elle-même comme un acte potentiellement suspect.
La séquence ouverte à la saison des pluies 2024 en a donné une illustration d’une rare netteté, de la notification par le préfet et le gouverneur de Ziguinchor, le 23 octobre 2024, de l’impossibilité d’organiser tout événement culturel autour du livre de Séverine Awenengo Dalberto, L’Idée de la Casamance autonome, à l’interdiction de fait de l’ouvrage annoncée par le Premier ministre de l’époque, Ousmane Sonko himself, le 1er novembre suivant, puis à l’arrestation d’Amidou Djiba le 20 août 2025 et à la fermeture de Mangoukouro le 28 octobre 2026, sans compter les interdits frappant des manifestations culturelles comme l’Undo Mayo ou le Kankourang. Pris isolément, ces épisodes pourraient passer pour les décisions circonstancielles d’un pouvoir installé en 2024, mais replacés dans la longue durée ils donnent à voir une logique qui traverse les régimes, les administrations et les générations d’acteurs, et que l’historien a pour tâche de restituer.
L’hypothèse défendue ici est que la question casamançaise relève d’un processus durable de sécuritisation du savoir, au sens que l’École de Copenhague a donné à la sécuritisation, cette opération discursive par laquelle un enjeu est présenté comme une menace existentielle afin de justifier des mesures qui sortent des procédures ordinaires (Buzan, Wæver et de Wilde, 1998 ; Balzacq, 2011). Appliquée au savoir, l’opération conduit les autorités, mais aussi une partie des acteurs sociaux, à traiter certaines connaissances comme des enjeux de sécurité avant de les reconnaître comme des objets légitimes de recherche, la valeur d’un travail se mesurant alors à ses effets supposés sur l’ordre public et l’unité nationale plutôt qu’à la solidité de sa démonstration, et le chercheur devenant, par une requalification progressive, un acteur potentiel du conflit dont la production scientifique servirait d’indice de loyauté.

La réflexion que nous avions engagé en préparation de la table ronde et que nous présentons ici sous forme d’article suit les effets de ce régime à travers trois moments qui se suivent, la sécuritisation du savoir, qui transforme l’objet de recherche en objet de sécurité, la capture de l’intellectuel, qui étend le soupçon de l’objet à celui qui le pense en l’assignant à un camp ou en mobilisant sa légitimité au service de stratégies qui lui sont étrangères, et l’exil de la pensée, qui désigne les déplacements, géographiques, intérieurs ou numériques, par lesquels la réflexion cherche ailleurs les conditions de sa liberté. Chemin faisant, il propose de distinguer l’exode intellectuel (un des conférenciers, M. F. Sarr nous a inspiré en cherchant à expliquer l’exil par l’exemple biblique: il ne faut pas le dire deux fois à une “Brebris égarée” de l’église catholique), né de l’absence d’institutions (naguère en Casamance), de l’exil intellectuel, né de la présence du soupçon, distinction que la Casamance permet d’éprouver presque expérimentalement puisque la création d’une université à Ziguinchor a pu répondre au premier sans rien résoudre du second.
0. La sécuritisation du savoir, quand l’objet de recherche devient un objet de sécurité
Un livre jugé avant d’être lu…
Le mardi 22 octobre 2024, la première présentation de L’Idée de la Casamance autonome se tient au Cercle amical de Ziguinchor, sans polémique, comme un moment de discussion autour d’un travail conduit selon la démarche ordinaire des sciences historiques et publié par une maison d’édition reconnue. Le lendemain, 23 octobre, le préfet et le gouverneur reçoivent l’autrice, historienne du CNRS, et ses collègues sénégalais, dont l’auteur de ces lignes, pour leur notifier personnellement l’impossibilité d’organiser à Ziguinchor tout événement culturel autour de l’ouvrage, le jour même où l’éditeur Karthala et la librairie Aux Quatre Vents annulent, en raison de la polémique politique et sécuritaire, la présentation prévue à Dakar le 26 octobre.
Ce ne sont pas là des fonctionnaires isolés qui agissent, mais les représentants de l’État dans le département et dans la région, nommés par décret, placés sous l’autorité du ministre de l’Intérieur et dépositaires, à ce titre, de la parole du gouvernement tout entier. Le principe hiérarchique ne laisse ici que deux lectures possibles, soit le préfet et le gouverneur ont agi sur instruction et la responsabilité remonte au gouvernement qui l’a donnée, soit ils ont agi de leur propre initiative et le silence de leur hiérarchie, qui ne les a ni désavoués ni rappelés à l’ordre, vaut ratification. Cette ratification devient explicite le 1er novembre, lorsque le Premier ministre annonce à Ziguinchor que l’ouvrage ne sera ni autorisé ni commercialisé, de sorte que l’interdit administratif a précédé de neuf jours la parole politique qui devait le couvrir, et que la chaîne de responsabilité se lit du bas vers le haut, du bureau du préfet jusqu’à la Primature.
L’intérêt de la séquence tient moins à l’interdiction elle-même qu’au fait que le livre fut condamné avant d’avoir été lu. Dans la tribune qu’ils publient le 24 octobre 2024, au lendemain du communiqué de l’APR qui qualifiait l’ouvrage de pamphlet irrédentiste, les historiens Ibrahima Thioub et Kalidou Diallo relèvent que ses contempteurs n’en citent aucun passage, rappellent que l’autrice publie depuis plus de vingt ans sur la question dans des revues et ouvrages validés par des instances universitaires d’Afrique et d’Europe, et inscrivent l’idée d’autonomie, comme celle de fédération africaine, dans l’histoire ordinaire de la décolonisation, avant de prévenir que les historiens continueront d’interroger ces possibles non advenus, n’en déplaise aux « inquisiteurs des temps modernes » (Thioub et Diallo, 2024). Le débat a donc porté non sur les archives ou les conclusions de l’enquête, mais sur les conséquences supposées de sa circulation, ce qui marque le passage d’un régime de controverse académique à un régime de suspicion politique, le pouvoir ne réfutant pas une interprétation mais s’attachant à contrôler les conditions de sa diffusion.
L’ironie de l’affaire est plus profonde encore. Le livre interdit cite, dans le chapitre qu’il consacre à la dette de reconnaissance, le « Message du Président Dia à la nation » paru dans Yaakaar en janvier 1996, où l’ancien président du Conseil expliquait que son gouvernement avait fait de l’intégration de la Casamance une priorité parce que le colonisateur n’avait pas intégré la Casamance dans le Sénégal (Awenengo Dalberto, 2024, p. 249). En interdisant l’ouvrage, l’État a donc soustrait au public non la thèse d’une historienne étrangère, mais la parole d’un des pères de l’indépendance sénégalaise, déjà réduit au silence par le régime de 1962, l’interdit de 2024 prolongeant ainsi, sans le savoir peut-être, celui qui avait frappé Dia lui-même.
Des lieux de mémoire aux périmètres de sécurité
La responsabilité hiérarchique mise en évidence à propos du livre s’étend à l’ensemble des interdits qui ont rythmé la séquence 2024-2026 dans la région, l’Undo Mayo, le Kankourang et le Diambadong, chacun relevant de la même autorité territoriale et de la même logique, celle qui transforme les lieux de mémoire en périmètres de sécurité et les pratiques culturelles en troubles potentiels à l’ordre public.
L’arrestation, le 20 août 2025, d’Amidou Djiba, membre de l’aile civile du MFDC à Mangoukouro, inculpé de complot contre l’autorité de l’État et de participation à un mouvement insurrectionnel à la suite de propos filmés lors de la commémoration de la mort de l’abbé Diamacoune Senghor, puis, le 27 octobre 2026, celle de trente-trois participants à la cérémonie commémorative d’Abdou Elinkine Diatta à Mangoukouro, suivie de la fermeture du site le lendemain, prolongent ce geste en faisant de la commémoration elle-même un délit potentiel. Dès lors que la parole sur le passé casamançais relève d’une autorité de police administrative, la liberté académique cesse d’être une garantie statutaire pour devenir une tolérance révocable, accordée ou retirée selon l’appréciation sécuritaire d’un représentant de l’exécutif.
René Capain Bassène, ou la continuité du système
Le cas de René Capain Bassène interdit de lire cette séquence comme la seule faute du régime devenu Diomaye Moy-Toul Sonko, installé en 2024. Journaliste et essayiste, auteur en 2015 de Casamance. Récits d’un conflit oublié (1982-2014), préfacé par Christian Roche et introduit par Assane Seck, il y restituait dix années d’enquête menée en Casamance, en Gambie et en Guinée-Bissau auprès des combattants, des démobilisés et autres déserteurs, des médiateurs et des victimes, et donnait longuement la parole à ceux qui dénonçaient les « messieurs Casamance », ces facilitateurs accusés d’avoir intérêt à entretenir la situation de ni paix ni guerre, ce que Christian Roche résumait en évoquant des profiteurs de guerre qui, en dépit de leurs proclamations, ont toujours intérêt à repousser la paix. Il était alors coordonnateur de la cellule de communication de l’Agence nationale pour la relance des activités économiques et sociales en Casamance (ANRAC), organe de l’État lui-même, et préparait un quatrième livre consacré aux trafics adossés au conflit, de sorte que c’est un agent de la politique publique de paix que l’État a ensuite poursuivi, au moment précis où son enquête s’approchait de l’économie du conflit.
Petite parenthèse
Cette économie de la guerre incivile, l’élite universitaire locale, parmi laquelle P. Diédhiou, E. Tavares, F. Hanne ou A. Goudiaby…, la connaît par cœur, et pourtant ces spécialistes des sciences humaines, investis d’une responsabilité sociale qui devrait les inciter à prendre la parole, restent muets, aucune conférence n’étant organisée sous le sempiternel prétexte (c’est l’hypothèse que nous avançons) du manque de moyens. Mais la nature a horreur du vide, et c’est de l’extérieur des facultés que venait la relève intellectuelle, portée par des producteurs de savoirs indépendants, dont X. Diatta est l’illustration parfaite, lui qui brise le silence dans son livre Les Geôles du mensonge pour retracer la douloureuse épreuve de René Capain Bassène dans son exil intérieur.
(Revenons sur) La chronologie judiciaire (qui) traverse trois présidences et dessine la continuité du système mieux qu’aucune démonstration abstraite, de l’arrestation dans la nuit du 13 au 14 janvier 2018, quelques jours après la tuerie de quatorze exploitants forestiers à Boffa-Bayotte, à la condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité le 13 juin 2022, puis à sa confirmation par la chambre criminelle de la Cour d’appel de Ziguinchor le 29 août 2024, au terme d’un procès ouvert le 24 juillet et d’un arrêt qui acquittait dans le même temps son coaccusé Oumar Ampoï Bodian, laissant le journaliste seul condamné détenu, César Atoute Badiate ne l’ayant été que par contumace, jusqu’au rejet du pourvoi en 2025 et à la grâce présidentielle du 27 mai 2026, après plus de huit années de détention. Une grâce, et non une révision, l’État pardonnant sans reconnaître l’erreur alors que le Comité pour la protection des journalistes avait relevé dans le dossier des preuves incohérentes et des témoignages obtenus sous la contrainte.
L’asymétrie de traitement achève la démonstration, puisque Badiate, chef de faction condamné dans la même affaire, a pu signer un accord de paix avec le gouvernement en août 2022 et finir par contester publiquement la thèse de l’accusation, le combattant devenant interlocuteur, le coaccusé étant acquitté et l’intellectuel demeurant seul en prison.
Le soupçon historiographique et la parole empêchée
Ce qui paraît dangereux en Casamance n’est donc pas l’extrémisme des idées exprimées, mais la volonté même de produire un savoir autonome sur le conflit, et plus l’objet étudié se rapproche des mémoires concurrentes ou de l’économie de la guerre, plus s’efface, dans le regard des institutions comme dans celui d’une partie de l’opinion, la frontière qui sépare le chercheur de l’acteur. Le soupçon historiographique désigne ce mode de réception dans lequel une interprétation est jugée d’après la position attribuée à son auteur plutôt que d’après sa démonstration, la question implicite n’étant plus de savoir si une recherche est fondée mais à qui elle profite.
Les chiffres en mesurent les effets. Selon le recensement établi par le LASPAD de l’Université Gaston-Berger, seuls 25,6 % de la production scientifique consacrée à la Casamance sont sénégalais, contre 34,7 % pour la France, ce qui représente une communauté d’environ soixante-dix chercheurs sénégalais, moins de 10 % des chercheurs du pays en sciences sociales, et cent douze publications sur le conflit entre 1982 et 2019, à peine trois par an (Ba et Id Yassine, 2020). L’argument opposé au livre de 2024, selon lequel ce ne serait pas aux Français de parler de la Casamance, se retourne alors contre ceux qui le formulent, car si la recherche étrangère domine ce champ, ce n’est pas faute de chercheurs sénégalais compétents mais parce que ceux-ci y travaillent sous contrainte, de sorte que la souveraineté sur le savoir que l’on prétend défendre en interdisant un livre est précisément celle que l’on empêche de se constituer.
La contrainte pèse aussi sur la dissémination; le même rapport constate que la plupart des Sénégalais ne connaissent le conflit qu’à travers les médias et les rares débats d’experts organisés après des épisodes violents, que la catégorie de « rebelle » s’y est imposée comme principal prisme de lecture, que l’expulsion d’un correspondant de RFI en 2004 et la coupure d’une radio de Ziguinchor en 2005 ont installé la censure et l’autocensure au cœur d’un véritable tabou, et que l’histoire du conflit n’est enseignée ni au primaire, ni au secondaire, ni à l’université. Les émissions qui permettent aux universitaires d’en débattre contradictoirement sur les télévisions nationales demeurent exceptionnelles, si bien que leur parole se réfugie dans la tribune écrite, comme l’entretien que nous accordions au quotidien EnQuête le 4 novembre 2024 pour demander l’ouverture des archives et la protection d’une recherche menée sans crainte de représailles, ou dans les médias de proximité, comme notre intervention du 22 octobre 2024 sur Generation FM, radio-télévision de Ziguinchor, la veille même de la notification préfectorale, comme si la parole savante ne pouvait circuler en Casamance que dans l’intervalle, toujours bref, qui sépare sa première expression de son interdiction.
à suivre…
I. La capture de l’intellectuel, savoir, médiation et assignation politique
II. L’exil de la pensée les géographies du savoir sous soupçons