(Fiyaay, Dimanche 23 août 2026)

Dans « Daniel 5,5, Sonko ne sera pas l’agneau du système » (ci-dessus), j’écrivais que ce que le système ne supporte pas chez Ousmane Sonko, ce n’est pas son verbe, c’est son origine. Je le maintiens.

Mais il faut aussi regarder en face un débat qui traverse la Casamance elle-même, entre ceux qui le défendent bec et ongles au nom de cette origine, et ceux qui estiment qu’il n’a « rien fait pour la Casamance ». La question qui revient sans cesse — Sonko a-t-il assez fait pour la Casamance pour mériter qu’on le défende ? — mérite d’être posée.

Mais y répondre expose à un double risque, celui de mélanger deux choses qui n’ont rien à voir, et celui de finir, sans le vouloir, par contester la casamancité même de Sonko.

L’hypothèse que je défends ici est la suivante. Certaines valeurs et certains principes que respectent les Casamançais, précisément parce qu’ils tiennent à l’écart de l’accumulation et de la prédation, sont mal vus dans le jeu politique sénégalais tel qu’il se pratique. On les prend pour de la faiblesse, de la passivité, voire de l’inefficacité. Or ces mêmes valeurs sont, à mon sens, un paramètre à part entière de l’efficacité politique, et non son obstacle.

La nuance mérite d’être posée aussitôt, car elle évite de tomber dans l’angélisme, on gagne le pouvoir pour servir une vision, le plus souvent partisane, et cette vision suppose des choix, des rapports de force, parfois des compromis qui n’ont rien d’immaculé. La probité n’est donc pas un substitut à l’action politique, elle en est une condition parmi d’autres. C’est cette articulation-là, entre identité, valeurs et efficacité, de la casamancité dans la sénégalité, qu’il faut tenir ensemble sans les confondre.

Deux mesures, pas une seule

Il faut impérativement séparer l’identité régionale (la casamancité) de l’efficacité politique (que nous voulons prouver dans la sénégalité). Ce sont deux mesures de nature différente, qui ne s’appliquent pas au même objet. L’identité régionale se constate, elle tient aux principes de l’initié, aux origines, au village, à la langue, aux attaches familiales — des faits, en somme, qui ne se discutent guère une fois établis.

L’efficacité politique, elle, se juge, elle porte sur des actes, des choix de gouvernance, des résultats mesurables une fois le pouvoir exercé. On peut être authentiquement casamançais par ses origines tout en étant jugé, à tort ou à raison, insuffisamment efficace pour la région dans l’exercice du pouvoir.

Les deux jugements ne se contredisent pas logiquement. Les confondre revient à transformer toute critique politique en procès identitaire — de type, la révolution étant devenue Diomaye Moy-Toul Sonko égale désormais Sérère Moy-Toul Ajamaat — ce qui n’aide personne, ni à juger le bilan avec justesse, ni à apaiser une région qui a déjà payé cher les logiques de suspicion communautaire.

Mais l’hypothèse posée plus haut ajoute une complication utile à cette séparation. Si les valeurs régionales n’étaient qu’une affaire d’origine, sans rapport avec le jugement d’efficacité, on pourrait les tenir à distance l’une de l’autre sans reste. Ce n’est pas tout à fait le cas.

Une partie de ce qui est perçu, à tort, comme un déficit d’efficacité chez un responsable casamançais tient en réalité à la présence de ces valeurs — la retenue plutôt que l’accumulation, le refus du clientélisme plutôt que sa pratique généreuse. Il faut donc, non pas fusionner les deux mesures, mais comprendre comment l’une vient nourrir, et parfois brouiller, le jugement qu’on porte sur l’autre. Ousmane Sonko, on dit de lui qu’il a fait le Kareng, il a donc pleine conscience de sa casamancité et reste l’ultime responsable de ses actes politiques en conformité avec les principes générationnelles héritées. Ce n’est pas si compliqué !

Mais séparer les deux mesures ne dispense pas de préciser à quoi chacune renvoie. Si l’efficacité politique se juge sur des critères relativement objectivables — infrastructures, paix retrouvée, transparence budgétaire —, l’identité régionale, elle, se constate d’abord sur des faits.

L’identité régionale de Sonko, ce que les faits établissent

Sur le strict plan des origines, le dossier est solide. Ousmane Sonko est né le 15 juillet 1974 à Thiès, d’un père originaire de Casamance, de Bignona précisément, et d’une mère de la région de Thiès, du Khombole/Baol. Il a grandi entre Sébikhotane et la Casamance jusqu’en 1993. Faites en un métis si vous voulez, le Sénégalais de type senghorien…

Mais retenez au moins que son grand-père, Arfang Bessire Sonko, fut chef de canton du Djigoutte puis chef supérieur de la province du Blouf sous l’administration coloniale — une figure reconnue de l’histoire casamançaise dans le contexte colonial, ce qui ancre la famille dans la région sur plusieurs générations et non sur la seule biographie de l’intéressé.

Son parcours politique confirme cet ancrage plutôt qu’il ne le fabrique après coup. Il a été maire de Ziguinchor de 2022 à 2024, député élu dans cette même circonscription, et la Casamance constitue son fief électoral historique. Il y est couramment désigné et chanté comme « l’enfant du pays ».

Sa parole publique sur le sujet mérite, elle aussi, d’être versée au dossier plutôt que supposée. À ma connaissance, il ne s’est jamais présenté comme un leader ethnique ou régionaliste — il a même choisi, pour porter sa candidature en 2024, un colistier d’origine sérère, Monsieur Bassirou Diomaye Diakhar Faye, plutôt que de jouer une carte identitaire casamançaise ou Ajamaat. S’y ajoute que, s’il était réellement obnubilé par le pouvoir, un autre casamançais comme lui, supranationaliste de surcroit, en l’occurrence Guy Marius Sagna, aurait bien pu être une valeur sûre à laquelle confier le pouvoir transitoire pour éviter le scénario du parjure comme le renseignait déjà le contexte gambien.

En 2019, il avait pourtant été accusé par certains adversaires, dont des éditorialistes proches du pouvoir de l’époque, de flirter avec un « bouclier communautariste » lié à son origine — une accusation qu’il a toujours récusée.

Ce triple constat — origines vérifiables sur plusieurs générations, ancrage électoral réel, absence de discours communautariste assumé — suffit à trancher la question de l’identité régionale au sens strict. Il ne dit en revanche rien de l’efficacité politique, qui reste une mesure distincte, à instruire séparément. C’est précisément pour cerner ce que cette identité porte, au-delà du seul état civil, qu’un détour par l’imaginaire casamançais devient utile — non pour établir qui est « vraiment » casamançais, la question précédente l’a déjà fait, mais pour comprendre à quelle aune une partie de la région continue, elle, de mesurer ses fils une fois au pouvoir.

Un détour mémoriel: ce que l’île du Diable raconte de ces valeurs

Prenons le mythe de l’île du Diable à Sédhiou, que Le Soleil a récemment consacré dans son enquête sur les récits fondateurs de la ville. Située entre Sédhiou et Karantaba, cette bande de terre au milieu du fleuve est réputée abriter des esprits qui refusent la présence humaine, sauf à trois conditions, ne pas troubler la quiétude des lieux, respecter l’environnement, et — surtout — ne jamais emporter chez soi ce que l’on y trouve. On peut manger les fruits sauvages sur place jusqu’à satiété ; les emporter, en revanche, expose à une force qui ramène le contrevenant sur l’île, presque malgré lui. Les colonisateurs eux-mêmes, dit-on, s’y seraient heurtés, impossible d’y bâtir une prison ni une résidence de luxe, le baobab qu’on tranchait la veille se retrouvant debout le lendemain.

Ce mythe n’est pas une curiosité isolée, il fonctionne comme un imaginaire explicatif d’une valeur bien plus large. Malgré tout ce que l’on entend aujourd’hui sur la région, il existe encore, en Casamance, de nombreux lieux sanctuarisés – comme Elinkine (mégalithe), Batonghay… – où cette même règle prévaut, on peut consommer sur place jusqu’à satiété, mais jamais emporter. Ce sont des sanctuaires des ancêtres, protégés par une éthique précise — celle qui interdit à quiconque de s’enrichir au détriment du reste de la communauté.

Avec l’implantation des religions révélées, ces lieux ont trop souvent été réduits à de simples repaires du diable ou de « satan », comme si l’interdit d’accumulation qu’ils incarnaient n’avait plus de sens que sous une figure démoniaque. La Casamance tout entière a d’ailleurs longtemps subi ce même traitement caricatural, présentée depuis l’extérieur comme une terre de sorcellerie et de forces occultes, alors qu’il s’agissait, pour l’essentiel, de pratiques traditionnelles qui interdisaient précisément l’auto-enrichissement au détriment d’autrui.

C’est cette même valeur, incarnée autrement, qu’on retrouve dans la réputation qui entoure un certain Monsieur Georges Tendeng, ce ministre casamançais qui aurait rendu son budget en fin d’exercice, là où d’autres, à sa place, auraient tout fait pour en tirer profit personnel. Que la chose relève en partie de la légende ou du souvenir embelli importe moins que ce qu’elle dit de l’étalon moral auquel une partie de la Casamance continue de mesurer ses fils, non pas la seule fidélité tribale, mais la probité — cette même règle de l’île, transposée du fruit sauvage au denier public.

Un garde-fou — et un paradoxe politique

Cette éthique n’est pas qu’une curiosité folklorique, prise au sérieux, elle fonctionne comme un véritable garde-fou contre les manquements les plus courants à l’éthique et à la loi dans l’exercice du pouvoir. La corruption, le népotisme, la prise illégale d’intérêts, le trafic d’influence, le clientélisme, le parjure, le mensonge et la démagogie ont ceci de commun qu’ils consistent tous, sous une forme ou une autre, à emporter chez soi — ou chez les siens — ce qui appartient à la communauté tout entière. C’est très exactement l’interdit que pose l’île du Diable, transposé de la rizière et du fruit sauvage à la fonction publique.

Mais cette même règle produit un paradoxe qu’il faut nommer, car il est au cœur du débat qui nous occupe. Un dirigeant casamançais qui la respecte scrupuleusement — qui refuse de distribuer emplois, marchés ou faveurs à son seul entourage régional, qui décline le clientélisme même quand il pourrait servir sa terre natale — s’expose presque mécaniquement à être jugé négativement par une partie de ceux qui, précisément, attendaient de lui qu’il « travaille pour sa région ».

Car « travailler pour la région », dans l’esprit de beaucoup, se mesure encore trop souvent à l’aune de ce que le clientélisme aurait produit — des postes, des marchés, des faveurs fléchées vers les siens. Celui qui refuse cette logique par fidélité à une éthique plus profonde peut ainsi se voir reprocher une inaction qui n’est, en réalité, qu’un refus de la corruption régionaliste. C’est un comble, le respect le plus rigoureux de la casamancité, entendue comme refus de l’accumulation, peut être lu comme un abandon de la Casamance par ceux qui en attendaient, sans se l’avouer, une redistribution clientéliste.

Ce paradoxe prend tout son sens si on le rapporte à un précédent resté célèbre dans la mémoire politique sénégalaise, l’épisode dit du « partage du butin », associé aux échanges entre le président Abdoulaye Wade et son ancien Premier ministre Idrissa Seck au lendemain de l’alternance de 2000. Que l’expression désigne, dans le souvenir collectif, une répartition des postes et des bénéfices du pouvoir entre vainqueurs d’une élection, plutôt qu’un service rendu au pays, en dit long sur une certaine culture de l’exercice du pouvoir au Sénégal — une culture où l’arrivée aux affaires se vit comme une prise de guerre à répartir entre soutiens, plutôt que comme une charge à exercer pour l’ensemble des citoyens. C’est très exactement l’inverse de la règle de l’île, de Elinkine ou du Batonghay.

On peut faire l’hypothèse que Sonko, en cela lié à sa casamancité au sens où on l’entend ici, a intégré cette expérience politique comme un contre-modèle qu’il ne compte pas reproduire aux dépens des Sénégalais. Qu’il y parvienne pleinement ou non relève, encore une fois, du jugement sur l’efficacité — et non de l’identité.

Mais donc le seul fait de s’y référer explicitement, de s’en démarquer plutôt que de s’en inspirer, est ce qui permet à une partie des Casamançais de s’enorgueillir d’avoir, avec lui, des responsables politiques qui affichent vouloir travailler pour le peuple plutôt que se partager un butin. C’est cette promesse-là, plus que la seule origine, qu’il faudra tenir à l’épreuve des faits.

C’est connu, le « béni oui oui austère », cet antisystème malgré lui

Un adage circule d’ailleurs dans la mémoire collective sénégalaise, celui du député casamançais — de l’homme politique casamançais en général — perçu comme une sorte de « béni oui oui » austère, différent en cela du reste de ses collègues. On lui prête volontiers un tempérament effacé dans les jeux de positionnement, peu porté sur la bousculade pour les postes et les prébendes, et pourtant fidèle à une sobriété personnelle qu’on accorde plus rarement aux élus des autres régions. Ce trait, prêté à toute une catégorie de responsables du seul fait de leur origine, n’a sans doute rien de fortuit. Il traduit, sous une forme un peu dépréciative, l’incompatibilité structurelle entre la casamancité telle que ce texte l’a décrite et la logique même du système qu’elle est censée servir une fois élue. Un système bâti sur l’accumulation, sur le butin à répartir, sur les prébendes distribuées en échange de loyauté, ne sait pas toujours quoi faire d’un acteur dont l’éthique d’origine lui interdit précisément ces gestes. D’où cette réputation d’antisystème presque malgré lui, non par posture de rupture affichée, mais par inadaptation profonde à des règles tacites qu’il ne partage pas.

Sonko déplace ce moule sans le renier tout à fait. Il n’a rien du béni oui oui silencieux que décrit l’adage, son opposition est bruyante, frontale, revendiquée comme telle. Mais l’incompatibilité de fond reste la même, celle d’une éthique casamançaise d’origine qui rend malaisé, pour quiconque la porte sincèrement, de fonctionner selon les règles ordinaires d’un État centralisé pensé pour l’accumulation plutôt que pour la retenue. Son antisystème à lui se dit tout haut, là où l’adage décrit un antisystème qui se tait — mais les deux renvoient, au fond, à la même source.

Pourquoi cet imaginaire complique le jugement de l’efficacité

Ce garde-fou et ce paradoxe éclairent directement pourquoi le débat sur l’efficacité politique de Sonko est si difficile à trancher depuis l’appareil d’un État centralisé comme le Sénégal. Car la logique de cet État — fonds discrétionnaires, circuits échappant au contrôle parlementaire réel, enveloppes qui se chevauchent — est structurellement à l’opposé de l’éthique communautaire qu’incarnent ces sanctuaires. Juger l’efficacité d’un « fils de la Casamance » au pouvoir, ce n’est donc pas seulement compter les kilomètres de route ou les milliards annoncés ; c’est aussi se demander si l’exercice du pouvoir a respecté, ou trahi, cette règle de ne rien emporter chez soi — quitte à décevoir ceux qui en espéraient le contraire.

Il suffit, pour mesurer la difficulté, de regarder la controverse actuelle sur les fonds secrets de la Primature, en particulier ceux historiquement réservés à la « question casamançaise » depuis Senghor. C’est Sonko lui-même qui, dans un souci affiché de transparence, a révélé publiquement l’existence de ces fonds — dont on sait, depuis les propos tenus par Abdoulaye Wade en pleine campagne de 2019 contre Macky Sall, qu’ils ont pu servir, entre d’autres mains, à tout sauf à la paix.

Un amalgame a ensuite cherché à faire croire que Sonko en aurait lui-même détourné une partie. Mais sur le terrain, pour qui travaille sur les questions de paix en Casamance, l’effectivité de ces fonds ne s’est guère fait sentir durant son passage à la Primature — d’autant que le « Plan Diomaye pour la Casamance », annoncé en parallèle avec ses propres milliards, laisse mal comprendre comment ces deux enveloppes ont pu, ou pourront, être conciliées sans confusion. Ce n’est pas une accusation tranchée, c’est précisément l’exemple d’un jugement d’efficacité qui reste, à ce stade, difficile à établir avec certitude — et qui doit se juger sur ces faits-là, non sur l’origine de celui qui en a la charge.

Pour arrêter mon propos…

Séparer identité régionale et efficacité politique ne revient donc pas à vider la seconde de tout contenu casamançais. Au contraire, l’imaginaire de l’île du Diable, la réalité de nos Batonghay, donnent un critère précis pour juger l’efficacité, indépendamment de l’origine — celui de la retenue plutôt que de l’accumulation. Si l’on veut vraiment développer la Casamance et mettre fin, enfin, à une guerre incivile qui dure depuis plus de quarante ans, ce ne sera certainement pas à travers des fonds sans contrôle réel et des enveloppes qui se chevauchent dans l’opacité. Ce sera, si cela doit arriver un jour, à travers quelque chose qui ressemble davantage à l’éthique de nos sanctuaires, on peut se servir, jusqu’à satiété, mais on n’emporte rien chez soi. C’est à cette aune-là qu’il faudrait juger l’efficacité de nos dirigeants, casamançais ou non — et non à celle de leur seule origine.

Nous ne devons attendre de Sonko qu’une seule chose — qu’il reflète ce que nous sommes. Qu’il soit le visage de la casamancité dans la sénégalité, plutôt qu’un Sénégalais périphérique façonné par le système.

Akandijack

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