Je propose plus loin la/(ma) traduction analytique du débat existentiel ajamaat que nous offre Ousmane Sembène dans “Emitaï” (1977). Si Senghor, l’authentique cousin Séreer (contexte régime Moy-Toul Sonko oblige) de la petite côte, a autorisé ce film de Sembène, c’est que les deux sont de vrais « rebelles » de l’idée des États-nations au cœur du système centralisateur (Juste une hypothèse…)

Soit, pour l’enseignement, je dois vous révéler avec la rigueur scientifique qui sied que, chez les Ajamaat-Diolas/Joolas, le mot “Emit” peut désigner à la fois : l’âge, l’année, l’ancienneté… tout ce qui peut mesurer le temps long.
Ainsi, quand on dit “Ata Emit” (ou) “Emitaï” (manière de conceptualiser chez les Ajamaats), on peut le traduire par le “Maître du Temps“, celui qui est ‘hors du temps’. Il porte aussi le nom d'”Atoula“, c’est-à-dire “le Créateur“. Faut-il préciser que les Ajamaat croient en un Dieu suprême unique, à qui l’on voue tout le respect, au point de préférer ne pas s’adresser à lui directement, mais de passer par les ancêtres…
Pour la compréhension anthropologique, l’Ajamaat croit en Dieu, et pour lui, la foi est le respect de la spiritualité des ancêtres, de ses propres ancêtres. “Atoula” est là pour tout le monde, mais gare à celui qui ne respecte pas ses parents, car on ne peut pas prétendre aimer Dieu si l’on croit que ses ancêtres sont en enfer. C’est le premier péché, la forme ultime de manque de respect que j’ai personnellement constatée dans les religions révélées. Elles ne nous respectent pas et nous poussent à manquer de respect à nos ancêtres, qui ont pourtant, eux aussi, un langage religieux (voir notamment le discours de l’Abbé Diamacoune Senghor tel qu’assumé par les jeunes générations d’évêques comme Walter Manga et, quoique diplomatiquement transmis par leurs aînés comme les Mgr Bassène).
En effet, la seule différence, si différence il y a, c’est que la pensée ajamaat-diola ne décharge jamais l’humain de ses responsabilités au profit de la seule volonté divine. L’individu agit en toute liberté, mais il doit en assumer pleinement les conséquences.
La morale relève de la philosophie familiale ; l’éthique, elle, constitue la norme ajamaat. Pour cela, il est sagement conseillé de suivre les traditions et, par-dessus tout, de respecter la spiritualité des ancêtres… Or, toutes les religions honorent leurs ancêtres : pourquoi les ancêtres d’autres peuples seraient-ils mécréants pour n’avoir pas cru en des ancêtres qui leur étaient inconnus ?
C’est précisément au cœur de ce dilemme que le récit nous plonge.
Certains (il faut voir le film) choisissent de devancer le temps et d’agir sans attendre la réponse des aïeux. Et plus le temps avance, d’autres, ne trouvant plus de résonance auprès de leurs ancêtres, sombrent dans le doute. Face à l’urgence des circonstances, le peuple à travers le collège des sages, décide alors de se détacher du temps linéaire qui est celui de la recherche de solutions immédiates et, face au silence des ancêtres, il se met à invoquer directement “Emitaï“… Ce n’est pas un reniement des ancêtres, c’est un processus d’adaptation, s’adresser directement à Dieu sans intermédiaires, c’est aussi s’en remettre à la certitude qu’un jour, la réponse viendra.

Or, quand il faut juste communiquer avec “Emitaï” sans attendre le conseil des ancêtres, cela renforce la liberté d’agir en unisson pour résister, quitte à tomber sous les balles du « Toubab » (le colonisateur français, portugais, anglais). C’est un nouveau contexte qui permet d’avoir une meilleure compréhension de la spiritualité des ancêtres : ils sont morts debout et mourir debout n’est pas synonyme de trahison de l’esprit des ancêtres, c’est une éthique de préservation de la conscience d’une Casamance heureuse, fière et invaincue.
Finalement, ce qu’il faut retenir analytiquement du dialogue dans cet extrait est cette problématique :
Que faire, et quelle direction prendre, lorsque notre terre demeure prise entre l’ombre portugaise à gauche, la trace anglaise à droite, l’océan de la traite derrière nous, et la France qui s’introduit en intrus dans l’hinterland ?
Gens du Pays Ajamaat, combien de temps encore accepterons-nous que notre avenir soit défini par des frontières et des héritages qui ne sont pas les nôtres ?
“Le noir n’a pas de résistance ontologique aux yeux du blanc” (in Fanon, Peau noire…); avec Emitaï (1971), Ousmane Sembène oppose une résistance ontologique et culturelle farouche à ce diagnostic d’aliénation posé par Frantz Fanon. La communauté Ajamaat partagée “à gauche par les Anglais, à droite par les Portugais, au centre par la colonisation française” et divisée en Gambie, Guinée-Bissau et Casamance va se plier sous la violence militaire, mais continue de conserve “Invicta Felix” son intégrité existentielle absolue. C’est l’image que donne à voir Ousmane Sembène…
À regarder pour méditer sur le thème posé par Sembène Ousmane… “Qu’il s’appelle ancêtre, mécréant, rebelle, combattant… soit fier de lui !”
Akandijack