Le discours de Sonko sur la paix comme préalable au développement n’est pas dépourvu de pertinence. Certains cadres de l’analyse du conflit reconnaissent à l’investissement économique un rôle réel dans la démobilisation, et le foncier demeure un obstacle documenté, jamais un simple prétexte. La vigilance reste pourtant indispensable. Elle ne consiste pas à rejeter ce discours, mais à refuser qu’il masque l’absence de mécanismes concrets et vérifiables d’accompagnement. Le précédent Djiba, que nous connaissons intimement, en offre une illustration que rien ne peut effacer.
Oui, Bambali de Sadio Mané, et après ?

Le 19 septembre 2026, une foule immense s’est réunie à Bambali pour assister à la pose de la première pierre de SM10 Agro. Voir un enfant du pays, devenu l’un des plus grands footballeurs de sa génération, investir 11,7 milliards de francs CFA dans sa terre natale plutôt que dans les circuits faciles du tourisme balnéaire ou de l’hôtellerie dakaroise, a suscité une émotion profonde et légitime.
Pourtant, derrière les applaudissements et la fierté régionale, l’histoire de la Casamance rappelle une vérité constante. La ferveur d’un lancement ne garantit jamais l’aboutissement d’un projet. Ceux qui connaissent les dynamiques internes de la région savent qu’il faudra bien plus que des discours officiels pour que Bambali échappe au sort de tant d’initiatives locales étouffées par les rouages invisibles d’un système centralisé. Pour comprendre les défis qui attendent Sadio Mané, il faut exhumer un précédent rarement évoqué, dont les similitudes avec l’actualité devraient dissiper toute naïveté.
Le précédent qu’on ne raconte jamais, le combat d’Alexandre Djiba
Alexandre Djiba fut d’abord … un self-made-man issu de l’élite catholique ziguinchoroise, un “banhun-gurmetes” au sens historico-mémoriel du terme, ayant enseigné puis occupé des responsabilités administratives au sein de l’Église casamançaise, dans la Caritas locale. Il partit ensuite en Europe, poursuivit une carrière professionnelle à Lyon, puis se lança dans les affaires.
C’est en tant qu’expat qu’il imagina un projet agricole “JIBEE” (LE VEAU) qui prit forme dans les années 1980. Entre 1987-1988, il entama les démarches administratives auprès de l’Etat du Sénégal pour le concrétiser. Il s’agissait d’un projet d’élevage moderne en Casamance (à l’époque il n’y avait pas le diviser pour mieux régner qui donna Kolda_1984 / Sédhiou_2008) implanté dans la zone industrielle de Ziguinchor (SODIZI).
Suivirent – pour Alex bien sûr – des années de lettres, d’audiences sollicitées, de dossiers transmis aux banques locales, au ministre de l’Agriculture, au Premier ministre, au président de la République. Il avait déjà acheté son matériel, apportait près de 84 millions de francs CFA en fonds propres… Le Fonds de Promotion Économique (FPE) grâce à sa ligne budgétaire comme le lui révèla le président Abdou Diouf himself dans une correspondance, pouvait lui accorder une caution de 50 %. Tous les services régionaux jugèrent le dossier rentable.
Pourtant, aucune banque n’accepta de compléter le montage. Dans une lettre adressée au ministre d’État Robert Sagna (ils se connaissent), Djiba écrivit que toutes les banques, y compris à Ziguinchor, évoquaient la sécurité en privé sans jamais oser l’écrire. Cette vérité inavouée sur la question sécuritaire, demeure l’une des plus révélatrices du mécanisme réel de l’abandon casamançais.

Puis survint la dévaluation du franc CFA de janvier 1994, qui doubla mécaniquement le coût nominal de ce qu’il restait à financer. Malgré ce choc, Djiba parvint à mobiliser des fonds considérables, avoisinant le demi‑milliard de francs CFA, pour ce même projet. Il le maintint en Casamance, malgré la question sécuritaire brandie contre lui à chaque étape.
En tant qu’auteur de La Guerre Incivile (Bassène, 2025), où la question sécuritaire occupe une place centrale, je m’interroge : la paix en Casamance est-elle aujourd’hui assez consolidée pour qu’un enfant du terroir comme Sadio Mané y déploie des investissements aussi massifs sans prendre de risques majeurs ?
C’est peut‑être dans cet entêtement d’un certain Alexandre Djiba que se trouve la leçon la plus directe pour Sadio Mané. Pourquoi Djiba refusa‑t‑il d’investir ailleurs, alors que son dossier (comme le voudrait le système) aurait trouvé preneur n’importe où au Sénégal ou en Afrique de l’Ouest ? Pourquoi son village, pourquoi sa Casamance ?
Une question qui devrait alerter Sadio Mané pour éviter le piège…
La même interrogation se pose pour Sadio Mané. Bambali n’est pas un choix neutre. C’est un choix affectif, identitaire, presque filial…
Et c’est précisément ce type d’attachement que le précédent Djiba invite à examiner. Ce n’est pas une raison de renoncer, Sadio Mané offre un bel exemple de la sénégalité sans renier sa casamancité même s’il ne le prononce pas. Conséquemment, pour les enfants de la Casamance, c’est une raison de ne jamais relâcher la vigilance, car c’est cet attachement que le système a, par le passé, laissé s’épuiser dans l’indifférence.
Alexandre Djiba finit par rejoindre le MFDC, non comme combattant mais comme artisan de la paix selon le système étatique, comme finalement convaincu – face au “refus d’ordre politique” comme il a fini par le comprendre – que seule une résolution politique du conflit pourrait débloquer ce que l’économie seule – selon une certaine tendance – ne parviendrait pas à obtenir. Il en devint le porte‑parole en 1999.
L’ironie est amère.
Un homme qui voulait investir pour apporter la paix par le travail se retrouva contraint de négocier, voire d’imposer la paix, pour espérer un jour pouvoir investir. Le piège se referma sur lui. Celui qui croyait que l’économie précéderait la politique découvrit qu’on exigeait de lui l’inverse.
Je l’ai connu, et je l’ai entendu critiquer la posture irrédentiste prêtée à Salif Sadio. Lorsque je lui ai fait remarquer, pour la défense de Salif Sadio, qu’il avait lui‑même emprunté un chemin qui n’en était pas si éloigné, il m’a renvoyé à mon absence d’initiation: “Aw axhula“…
Trop jeune, selon lui, pour discuter de questions sensibles, il m’expliquait qu’il fallait attendre d’avoir traversé le seuil pour en reparler. Cela me rappelle d’ailleurs qu’un autre aîné, monsieur O. Gassama, m’avait tenu le même discours quand je m’étais aventuré à commenter dans les Radios le contexte de 1999. Deux hommes, deux avertissements identiques, comme pour rappeler que certaines vérités casamançaises restent ancrées dans des codes ésotériques transmis uniquement à ceux qui ont vécu l’initiation traditionnelle du Boukout. C’est précisément ce type d’expérience et de mémoire générationnelles que je partage ici.

Les initiatives casamançaises fondées sur l’idée d’entreprendre pour apporter la paix n’ont jamais cessé d’exister. Les Casamançais continuent de lutter pour maintenir l’économie régionale à flot. Pourtant, l’histoire récente montre que cette volonté farouche de faire de l’économie un moteur de désenclavement n’a pas été perçue avec la même bienveillance par l’État central.
Il suffit de se souvenir du blocus économique imposé à la région par la suspension arbitraire de la liaison maritime Dakar‑Ziguinchor (juin 2023 – avril 2024). Alors que des entrepreneurs, des dockers et des commerçants s’organisaient, lançaient des pétitions et dénonçaient l’effondrement de leur outil de travail, avec un coût des transports routiers multiplié par trois, la réponse institutionnelle fut d’une brutalité mémorable. Lorsqu’un collectif de cadres et de notables tenta d’intercéder auprès du pouvoir, un chef d’État les qualifia publiquement “d’escrocs, soi‑disant cadres casamançais”.
Le Président Macky Sall illustra ainsi un mépris structurel qui criminalise la défense des intérêts de la Casamance dès qu’elle perturbe l’agenda de Dakar. La boucle du piège se referma. L’État asphyxia l’économie sous prétexte de sécurité, puis condamna ceux qui dénonçaient l’injustice. Cette logique inversée, où l’on feint de redécouvrir les vertus du désenclavement après en avoir orchestré l’arrêt, résonne aujourd’hui sous de nouveaux visages à Bambali… Il suffit d’écouter les chroniqueurs du nouveau système Diomaye Moy-Toul Sonko !
Ce que Bambali doit affronter, que Sonko le dise ou non
J’ai écouté le discours tenu à Bambali, discours qui reprend une antienne que la Casamance entend depuis quarante ans. Sans paix, il ne peut y avoir de développement….
Cette phrase sonne juste, mais elle contient un renversement qu’il faut nommer, car elle fait porter sur l’absence de paix la responsabilité d’un retard économique que l’État a lui‑même entretenu par ses choix, ses blocages informels et son désengagement.
Le cas Djiba qui nous guide ici, le montre avec netteté.
Pourtant, pour lui, la question foncière était réglée. En logeant son projet dans le Domaine Industriel de Ziguinchor (SODIZI), il s’était prémuni des pièges des attributions rurales. Ce n’est donc ni la terre ni l’insécurité qui ont tué son initiative. C’est un système bancaire adossé à une frilosité politique nationale. Les banques ont brandi officieusement l’argument de la sécurité dans le secret des bureaux pour lui refuser le crédit complémentaire, alors que son dossier était techniquement irréprochable. Ce refus institutionnel a poussé un homme de dialogue (tout Ziguinchor le sait) vers le maquis, renforçant paradoxalement l’instabilité invoquée pour paralyser son entreprise.
Le piège est encore plus lourd pour Sadio Mané et il ne s’agit pas de faire peur ici, mais de conscientiser. Contrairement à Djiba, le projet SM10 Agro ne bénéficie pas de la sécurité d’une zone industrielle pré‑aménagée. Allez relire René Dumont, L’Afrique noire est mal partie… qui a déjà parlé de la Casamance.
Et bis répétita en Casamance ????
Une ambition de 500 hectares en zone rurale s’aventure sur le terrain mouvant de la Loi relative au Domaine National de 1964. Au Sénégal, ce carcan juridique place près de 95 % des terres sous le contrôle des municipalités, prive les acteurs de titres de propriété réels et se heurte en Casamance, dans le Pays Ajamaat, au droit coutumier qui considère la terre comme sacrée et inaliénable.
Sonko a reconnu à Bambali que le foncier reste l’un des principaux freins rencontrés par le projet, et que des textes sont encore à l’examen pour le sécuriser. Cet aveu signifie qu’en 2026, l’investisseur rural doit encore attendre un fait du prince – The system itself – ou des mécanismes d’exception pour espérer stabiliser son sol. Si le système a réussi à asphyxier Djiba alors que son foncier était sécurisé en zone industrielle, la génération actuelle doit redoubler de vigilance pour un projet de 500 hectares exposé à toutes les précarités foncières du monde rural…
Merci à Sadio Mané, c’est aux Casamançais de participer au développement de la Sierragambie, du Pays Ajamaat… et à tous ses enfants, Nianthios-Korings de batendeng, clans Djibeun, Badji-Bassène…: Ne surtout pas dormir sur ses lauriers !
Akandijack