Dans une tribune publiée le samedi 23 aout 2014 et dont nous avons pris connaissance ce jour sur le site LeQuotidien, un certain Sidy Mouhamed Sow qui se décrit comme « Coordonnateur provisoire du Mouvement pour la souveraineté monétaire du Sénégal » (un autre mouvement de rien sous le régime APRiste) y dépeint ce qu’il appelle « l’étudiant sudiste » et donc casamançais sous l’intitulé, » Le Keykendo ou la terreur de l’université de Dakar »
Pour Sidy M. Sow, le Keykendo est « un mouvement estudiantin d’une violence inouïe à caractère régionaliste (ses membres sont tous originaires du sud du pays, une région en proie à une rébellion armée depuis près de trente ans), qui a franchi les frontières de l’université de Dakar pour s’introduire dans le champ politique par l’intermédiaire du Parti démocratique sénégalais (Pds) alors au pouvoir. »
Il renseigne dans l’erreur en plus que l’émergence de ce mouvement d’étudiants de la Casamance est liée à l’avènement du régime dit de l’alternance (2001-2012) et véhicule dans son texte les clichés sur les Casamançais en soutenant que « le contrôle du leadership estudiantin est le premier défi du mouvement dirigé à l’époque par un personnage qui se faisait appeler Diamacoune, en référence à l’abbé séparatiste qui prêchait l’indépendance de la région sud du Sénégal (tout un symbole !) ».
S’il fallait rester dans la logique simpliste de cette symbolique supposée du rebelle, on déduirait facilement que tous les étudiants de Casamance sont des rebelles dès lors qu’ils acceptaient parfois dans les campus et sans n’y donner aucune forme d’importance les pseudonymes du type : « le sudiste, le casaçais, boy rebelle ». D’ailleurs le surnom de Diamacoune que portait M. Goudiaby, ne venait-il pas de cette symbolique faussement amicale que les camarades nordistes témoignaient aux « étudiants sudistes » ?
Le lecteur appréciera donc ces éléments d’approximations qui permettent à notre spécialiste de l’étudiant casamançais de soutenir que les « enjeux financiers qui assimilent les élections des bureaux des amicales à des batailles de conquête du pouvoir, qui se règlent à la machette et au couteau » auraient permis aux étudiants sudistes « plus violents (que les autres) de dominer, alors que la majorité des étudiants (nordistes) tourne leur regard vers les études ».
Les « étudiants sudistes » (ces cancres sommes-nous tentés de dire) se cacheraient derrière la violence pour avoir une « mainmise sur le leadership [et acquérir] ainsi un niveau d’influence qui leur permet d’opérer des trafics en tous genres. »
Le « Keykendo, soutient Sidy M. Sow, à l’instar d’un gang, règne alors par la violence et exerce un jeu de chantage sur les autorités universitaires qui, pour obtenir la paix sociale dans le campus, lui accordent des avantages insoupçonnés » : « quotas dans les inscriptions en première année des nouveaux bacheliers, des lits pour se loger dans le campus social, qui sont vendus au plus offrant en sus des subventions financières reçues sur les droits d’inscription des étudiants. La domination est poussée jusque dans la perception des bourses, où les éléments du Keykendo rackettent les bénéficiaires en imposant des listes prioritaires où figurent ceux qui ont accepté de payer la rançon demandée. »
Quand on pense que le ministère de l’enseignement supérieur a évoqué la question des fraudes des étudiants sur les bourses, on peut donc froidement imaginer que les fautifs désignés sont les étudiants Casamançais qu’il faudrait tout simplement sanctionner ?
Comme un marabout expéditif, Sidy M. Sow propose son remède pour en finir avec la maladie de l’université sénégalaise en tuant le malade Keykendo, ce « mouvement de masse (qui) englobe des centaines d’étudiants sudistes ».
Pire, le Keykendo constituerait un danger pour le Sénégal, car ses membres se seraient aussi engagés dans le mouvement des jeunesses libérales, après avoir soutenu « Mamadou Lamine Keïta, ancien ministre et actuel maire de Bignona » contre Abdou Mbow l’actuel député et soutien de Macky Sall » dans la lutte interne pour remplacer Aliou Sow de l’Ujtl ».
L’Ujtl ou « la bataille de positionnement se fait dans la violence comme à l’accoutumée dans ce parti, connu pour ses dérives belliqueuses » et qui fut un terreau propice pour ce « mouvement mafieux » qui y aurait « opéré une Opa ». N’est-ce pas d’ailleurs que « l’actuel patron de l’Ujtl Toussaint Manga, est issu de ses rangs » ?
Selon notre souverainiste monétaire, « aujourd’hui encore, le Keykendo qui contrôle toujours le mouvement étudiant libéral, subit les influences de deux partis politiques dont l’Ucs (Union Centriste du Sénégal avec un logo de camélidé que pourtant les traditions interdisaient dans le Pays Ajamaat et qui serait), « un parti éminemment régionaliste »[le MFDC historique serait-il mort sans qu’on le sache ?]. Sidy M. Sow soupçonne ainsi que, « comme par hasard, c’est au moment où le leader de l’Ucs devait répondre à une mise en demeure de la Crei que le front s’est brutalement réchauffé à l’université, entraînant mort d’homme. »
Théorie de l’infiltration quand tu nous tiens ! Voici que les étudiants Casamançais s’y invitent et pourquoi pas un policier casamançais ancien membre du Keykendo qui aurait été pistonné par le Commissaire Abdoulaye Baldé, aujourd’hui Maire de Ziguinchor ?
Sidy M. Sow invite alors « le gouvernement du Sénégal à surveiller de très près ce groupe, à circonscrire son influence et à assainir le milieu universitaire. A contrario de la situation actuelle qui ressemble plus à une jungle où les (casamançais) plus sadiques dominent les autres » ; le régime Macky Sall devrait donc lutter contre les étudiants sudistes et « amener les étudiants (nordistes) plus responsables vers le leadership du mouvement estudiantin ».
N’est-ce pas là une démonstration flagrante de l’esprit anti-casamançais bien sénégalais que ce coordonnateur du « Mouvement pour la souveraineté monétaire du Sénégal » (mouvement sans Casamançais ?) véhicule ?
Un sentiment latent que l’étudiant originaire de la Casamance a toujours senti dans l’université sénégalaise, et qui avait conduit à la naissance du Keykendo. Et si certains osent franchir le Rubicon secret du combat contre les (futures) élites casamançaises, trouvent urgent de propager dans la presse sénégalaise des méthodes dignes d’un système ségrégationniste ; c’est parce que le régime du Président Macky Sall fait la démonstration de l’effet de sa loi sur les Casamançais (Robert Antoine Sambou, juin 2013 – élèves de Djirédji, décembre 2013 – Abdou Bodian, Metzo Djatah, mars 2014 – etc.).
C’est aussi à l’université de Dakar, qu’au mois de mai dernier la presse nous révélait que « l’étudiant Apollinaire Diatta (était le) ‘cerveau’ des émeutes à l’Ucad ». Ainsi, quand 22 étudiants sénégalais poursuivis pour destruction de biens publics suite aux échauffourées avec les forces de l’ordre furent « libérés au bénéfice du doute », seul « l’étudiant sudiste » fut inculpé par le procureur de la République « pour voies de fait, actes de vandalisme, destruction de biens publics, diffusion de fausses nouvelles et de nature à troubler l’ordre public, jeter le discrédit sur les institutions. »
Il serait difficile de me faire croire que les enfants de la Casamance ne sont pas visés. Il y a une implacable logique de l’anti-casamançais primaire où prend source cette contribution catégorique et dangereuse. Contribution dangereuse, parce qu’elle associe le crime commis à l’Université à ladite affaire Abdoulaye Baldé ; dangereuse parce qu’elle apparait quelques jours après que le président de la République du Sénégal, son excellence Macky Sall himself ait demandé à ses partisans de défendre son régime face aux attaques de l’opposition qui l’accuse de tous les maux à propos de la crise universitaire ; dangereuse parce que tout simplement fausse en exploitant le contexte politique actuel pour combattre cruellement les élites de la Casamance déjà absentes dans le régime politique actuel.
Autant de raisons qui font qu’en ma qualité de fils du territoire de la Casamance [Le Pays Ajamaat] où j’ai grandi et au nom de ses populations ; mais aussi en tant qu’ancien étudiant de l’Université Cheikh Anta Diop et un des membres fondateurs de la Fédération des Elèves et Etudiants de la Casamance (FEECA) qui a vu l’éclosion du Keykendo, je devais défendre notre legs.
Je vais donc parler de l’origine de cette ligue de défense des intérêts de « l’étudiant sudiste ».
L’histoire de Keykendo commence entre 1999-2000, année où nous faisions notre Licence en Civilisations Anglophones.
Je connaissais donc nos aînés comme Abdou Mbow, Aliou Sow, Mamadou Lamine Keita. Ce dernier avait dirigé le regroupement (amicale ou association ?) des étudiants de la région sud qui ne fonctionnait plus très bien à partir de 1997. A l’époque d’ailleurs, avec la régionalisation, la Casamance n’existait plus administrativement et les étudiants ne pouvaient qu’accepter cet état de fait qui participa à exacerber le clivage avec la création de petites amicales d’étudiants de quartiers des villes ou de villages régionaux.
C’est dans ce contexte, sentant le piège de la division qui était à notre désavantage, que quelques uns d’entre nous tentèrent humblement de mettre en place une Fédération des Elèves et Etudiants de la Casamance (FEECA). [N.B : Trop ambitieux, on avait préféré la fédération à une confédération des associations/amicales des élèves et étudiants de la Casamance]
Le but de la FEECA n’était pas d’installer la violence à l’Université, mais plutôt de participer à une meilleure insertion sociale des étudiants Casamançais, de venir en aide à ceux qui avaient des problèmes d’accueil à Dakar, et afin de leur permettre de poursuivre leurs études dans des conditions acceptables. Nous étions aussi émulés par la situation des étudiants de Thiès (les Yankhoba Diattara) qui étaient soutenus par Monsieur Idrissa Seck. Ainsi, avions-nous alors envisagé de faire appel à une personne comme Pierre Atépa Goudiaby qui pouvait être notre mécène à travers sa structure des cadres casamançais. Mais en tant que structure estudiantine fédératrice, nous n’étions avec aucun homme politique.
Néanmoins, que certains membres de la FEECA naissante soient dans des mouvements politiques estudiantins installés à l’Université, cela n’était pas inévitable. La Casamance fournissant de bons résultats aux examens du bac, ce n’était donc pas une surprise de retrouver les « étudiants sudistes » au sein des associations partisanes présentes dans les facultés. Ils étaient d’ailleurs des faiseurs de rois en s’alignant derrières des candidats comme Modou Diagne Fada, Aliou Sow, Déthié Diouf, Abdou Mbow, Yankhoba Seydi (qui est de ma génération) pour ne citer qu’eux, tous étiquetés politiquement.
Quant aux élections au sein des amicales universitaires, elles étaient très souvent émaillées de violences renvoyant l’image des joutes électorales au Sénégal. Ce qui n’avait rien à voir avec une infiltration (soit-elle supposée) par des « étudiants sudistes ».
Bien au contraire, conscients de la force intellectuelle et du nombre que nous constituions à l’université de Dakar à partir des années 90, notre génération avait décidé d’imaginer sans complexe notre culture de solidarité casamançaise. C’est dans ce contexte que la FEECA (en 1999) puis le Keykendo allaient paraître sur le champ universitaire. Presque tous ceux qui mirent en place la FEECA avaient un enviable cursus universitaire et n’avaient aucune envie de perdre du temps. [La Professeur Marième Badiane et actuelle Ministre conseiller du Président Macky Sall qui m’avait pris sous son aile peut le « certifier ».]
On était en l’année universitaire 1999 – 2000 marquée par une longue grève aux finalités renseignées par les élections présidentielles. Les « étudiants sudistes » sachant qu’ils viennent de loin, s’organisaient pour faire face à cette situation dont les conséquences immédiates seraient la perte d’une année universitaire.
Cette séquence temporelle était aussi marquée par l’ouverture au dialogue du régime socialiste avec le MFDC (ses assises, sa plate-forme revendicative) et il était question pour les étudiants sudistes de s’ouvrir à leur camarades nordistes à travers des manifestations culturelles. Dans un campus où rivalisait les cérémonies religieuses, nous avions voulu apporter la riche et indétrônable culture casamançaise.
Or, dans le contexte électoraliste que nous évoquons, un événement inattendu allait tester notre engagement solidaire. Un des membres du bureau provisoire (que je ne nommerai pas ici) qui militait dans le parti progressiste (AFP de Moustapha Niasse) et étudiant à la Faculté des Sciences Politiques et Juridiques fut agressé dans sa chambre par les étudiants en grève. Son crime, c’était d’avoir manifesté son opposition au renouvellement du mot d’ordre de grève des étudiants à la veille des présidentielles qui allaient conduire bien évidemment à l’élection de Me Wade.
On aurait donc pu nous accuser d’être des socio-démocrates ; mais parlons de cette ironie du sort. Alors que nous « étudiants sudistes » cherchions à nous unir pour nous entraider et refuser de renvoyer l’image de lâcheté que traine une certaine élite casamançaise, voici que des étudiants passèrent à tabac un membre de notre groupe de réflexion.
C’est ainsi qu’à l’unanimité, la FEECA voulut démontrer les raisons de son existence, c’est-à-dire la solidarité envers tout étudiant de la Casamance, surtout quand celui-ci fut lâchement tabassé dans sa chambre par un groupuscule d’étudiants. [Personnellement (entre 1997-1999), après 3 ans de présence à l’Université de Dakar, je n’avais jamais entendu dire que des « étudiants sudistes » ont agressé quelqu’un]. Nous avons alors fait une mise en garde sérieuse aux responsables du mouvement estudiantin en leur notifiant que désormais les étudiants Casamançais à travers la FEECA ne toléreraient plus qu’un des leurs soit pris à partie au sein de l’Université. Et qu’au cas contraire, sans attendre quoi que ce soit de qui se soit, nous appliquerons le « principe ajamaat » (mbé diola) : « œil pour œil, dent pour dent »!
Par ailleurs, l’université de Dakar n’étant pas constituée que d’étudiants qui remplissent les amphithéâtres, ayant aussi la possibilité de transmettre d’autres savoirs dans des disciplines sportives comme le Karaté, le jujitsu, le judo et autres ; la FEECA pouvaient compter sur ces camarades pour assurer ses ripostes. La notion Keykendo sera plus tard associée à cette ligue de défense des étudiants Casamançais qui a survécu à la FEECA.
Nonobstant la longévité du Keykendo qui s’est substitué à la FEECA, il n’en reste pas moins qu’il reste une invention de cette dernière où l’on retrouvait des étudiants affiliés au P.S, au PIT, à l’AFP, au PDS, etc. En d’autres termes, ses membres savent rejeter leurs propres influences partisanes pour faire bloc derrière un frère casamançais, faire face dignement aux poncifs, à cette image du rebelle qu’on colle aux étudiants sudistes.
En créant la FEECA, nous avions voulu à l’image de « Nègre et Négritude », donner à voir fièrement le symbole du « Rebelle et de la Rebellitude » qu’on balançait à la figure des enfants de la Casamance. Plus on nous accusait de tous les maux du Sénégal, plus nous étions fiers d’être Casamançais et nous aimions le démontrer partout par une sorte de « force de vie casamançaise » que certains dépeindront négativement. Et le Keykendo, s’il a un mérite, doit être circonscris au fait qu’il n’intervient que dans un cadre bien spécifique : la réalité estudiantine dans toutes ses sphères d’opérations où il ne saurait être une exception au point de subir une attention étatique particulière. Les étudiants Casamançais n’ont pas le monopole de la violence et ne devraient pas être surveillés comme de la racaille, comme s’ils étaient le problème de l’université sénégalaise.
Enfin, comme cette contribution de Sidy M. Sow cherche maladroitement à solutionner le problème du surnombre de l’Ucad, nous préférons dire au Président Macky Sall de transformer l’Université de Ziguinchor en une université digne de ce nom avec toutes les disciplines à bord ; ainsi les étudiants locaux s’intéresseront efficacement aux problèmes de leurs localités !
Quand même, pour être réaliste, je paraphraserai Michael Jackson en disant ainsi que, « All I want to say is that they don’t really care about us » (History, 1996).
J’en appelle donc à mes anciens camarades de la FEECA – Keykendo pour leur dire que plus que jamais, nous devons nourrir cette solidarité face à un système étatique sur lequel on ne peut pas compter pour venir en aide à nos populations, à la jeune génération d’élèves et étudiants que certains fanfarons innommables cajolent à des fins politiques. Le temps est certainement venu pour nous de nous rassembler. Car le combat que nous avions commencé continue !
Extrait dans … “La Guerre Incivile sénégalaise…” (Bassène, 2025)
