toubab, toubab !
Chaque année, à la même époque, le bar et les courts de tennis du ‹ Cercle » se métamorphosaient en une immense salle de restaurant.
Tout était méticuleusement préparé par les membres du Lions’Club, qui établissaient au cours d’une assemblée houleuse dans les jardins de l’hôtel « Plein-Air » la liste des personnes qu’ils désiraient asseoir à leur table.
Une quinzaine de jours avant le soir « J», on découvrait avec surprise, on reconnaissait avec lassitude la virginale enveloppe aux bords dentelés, non cachetée, recelant l’immuable bristol sur lequel couraient de guingois ces inviteuses italiques: « M et Mme X… seraient très heureux de vous compter parmi leurs invités lors du dîner donné le… au Cercle, au profit des œuvres sociales du Lions’Club – Tenue de soirée » qui finissaient leur course aérienne par un terre à terre «R.S.V.P. ».
Traîtreuse invitation qui prenait au piège les nouveaux récipiendaires : le bristol donnait accès au ‹ Cercle » mais n’exemptait pas des 5 000 FCFA de droit d’entrée. Devant la corbeille de bienfaisance, les néophytes en tenue de soirée n’osaient ni montrer leur étonnement ni cacher plus longtemps leur penchant philanthropique.
Le Club comptait beaucoup sur cette sympathie forcée pour faire de la soirée un succès.
Cette participation extérieure lui permettait de recueillir des fonds appréciables au moment même où Ziguinchor connaissait son habituelle flambée des prix.

Bernard Fontana (La Pensée Universelle, 1977)

Précédemment…
La mulâtresse Solitude

Dans Toubab, Toubab !, Bernard Fontana immortalise avec humour et finesse la vie sociale de Ziguinchor durant la guerra de libertação nacional, un conflit qui grondait alors au-delà des six kilomètres de la ville que les Portugais menaçaient de bombarder.
Historique résilience casamançaise !
Si les soirées du Lions Club qu’il décrit appartiennent désormais à l’histoire, le Cercle, lui, continue de vivre et d’accueillir celles et ceux qui font battre le cœur de la ville. Aujourd’hui, le Rotary Club y poursuit cette tradition d’engagement social et de convivialité.

Je parle en historien spécialiste de la mémoire, je vous invite donc à redécouvrir ce roman fascinant et à visiter ce lieu de mémoire unique. C’est un espace où se croisent l’histoire, la vie locale et la littérature — même si, il faut bien l’avouer, la bibliothèque y est aujourd’hui mal entretenue, pour ne pas dire invisibilisée à l’image de l’intellectualisme en Casamance. Peut-être y retrouverez-vous ce livre…
À défaut, si vous voulez faire du social en Casamance, allez-y au moins pour prendre un verre !

Akandijack
Bonne lecture

Comments (1)
  1. Pingback: Casamance: L’irréductible effectivité d’une conscience territoriale et mémorielle – CASAɅVANCE

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *