Dans le Pays ajamaat, la mémoire collective semble aujourd’hui se réinventer comme si elle surgissait de nulle part. Les réseaux sociaux accélèrent ce phénomène, dont le but est de forcer un récit de la sénégalité pour des populations en quête de racines.
Ainsi, au lieu de s’appuyer sur l’historiographie existante pour la consolider, chacun fabrique une mémoire spontanée, détachée des traces accumulées depuis plus d’un demi‑siècle. Cette dérive n’est pas surprenante. Elle s’inscrit dans un contexte où les régimes politiques passés, à partir de la présidence d’Abdou Diouf, ont méthodiquement cherché, par la ruse, à tétaniser la production scientifique en Casamance. La menace qui a pesé récemment sur les recherches portant sur “l’idée de la Casamance” n’était pas neutre ; elle relevait d’une stratégie politique du pouvoir de l’époque visant à isoler Ousmane Sonko de sa base mémorielle et territoriale. Pour la petite anecdote, je me souviens avoir dit à des collègues que la rationalité de cet interdit était conçue au cœur même de l’appareil d’État. Ousmane Sonko lui‑même avait reconnu avoir discuté avec le président de la République d’alors et, fidèle à sa volonté de dialogue, s’est retrouvé pris au piège des mesures les plus cyniques de ce dernier.
Quoi qu’il en soit, à ceux qui souhaitent parler de l’histoire de la région, et de Ziguinchor en particulier, il faut rappeler une exigence méthodologique fondamentale : l’histoire-mémoire ajamaat est rigoureusement prise en charge par la recherche universitaire depuis les années 1950. Toute nouvelle interprétation doit impérativement commencer par un bilan de ces acquis, puis s’inscrire dans cette continuité pour enrichir le champ, non pour le réinventer artificiellement.
Rappelons que le président-poète Léopold Sédar Senghor — ce Niuminké apparenté aux Kassanké avec lesquels il partage le même patronyme — avait su, au lendemain des indépendances, intégrer cette singularité culturelle. À travers sa politique de la Négritude, notamment lors du Premier Festival mondial des arts nègres (FESMAN) en 1966, il a magnifié la Casamance et inscrit son histoire dans le récit universel. L’aura du festival a attiré les plus grands intellectuels, faisant des traditions ajamaats l’héritage retrouvé des diasporas au « rendez-vous du donner et du recevoir ».
C’est ainsi qu’un Aimé Césaire a pu ressentir une profonde communion avec la Casamance, ou qu’un André Malraux a pu révéler sa fascination poétique pour cette région, où il vécut une expérience quasi mystique qui nourrira plus tard ses écrits métaphysiques dans Le Miroir des Limbes (1976). Cet élan mémoriel fut prolongé dans les années 1970 par la publication de La Mulâtresse Solitude (1972) d’André Schwarz‑Bart — qui met en scène Bayangumay (vous parlez Kuyataay?), déportée en Guadeloupe et faisant directement écho aux combats antillais de Césaire — puis par le roman Roots (Racines, 1976) d’Alex Haley propulsé internationalement par le petit écran, qui ramena l’attention mondiale sur le fleuve Gambie à travers la figure de Kunta Kinteh.
En définitive, Senghor a su articuler, dans le contexte délicat de la post-indépendance, une authentique conscience de la casamancité, nourrie par des siècles de refus de la soumission. La célèbre devise coloniale Casamance invicta felix (« Casamance heureuse et invaincue »), formulée par les Portugais dès 1645 et réappropriée par les générations de Casamançais eux-mêmes, n’était pas une simple formule rhétorique : elle traduisait l’irréductible effectivité d’une conscience d’être ajamaat que le système colonial a dû affronter, et que la recherche contemporaine se doit aujourd’hui de préserver de l’oubli numérique.
(Ci-dessous, vous trouverez les illustrations de La Mulâtresse Solitude (que je conseille à tout enfant de la Casamance) et de Roots d’Alex Haley pour vous donner le goût de l’histoire-mémoire de la Sierragambie et du Pays Ajamaat…)


