« La matière impose la méthode », voilà comment Senghor voit la production des connaissances dans l’école de Dakar. Cette exigence méthodologique invite à replacer les traditions orales dans les configurations historiques qui les ont produites. Si les Mandingues de l’Ouest et d’autres Soussous (Socés), installés dans le Pays ajamaat, ont dû assimiler les civilisations locales, il devient scientifiquement plus pertinent d’interroger les traditions qu’ils ont héritées pour comprendre la formation du Kabou et du Niumi (entre la Gambie et le delta du Saloum).

Mais il est vrai que, quand on interroge les traditions orales ajamaates, l’histoire de la Sénégambie méridionale des Nianthios, des Korings du Kabou et celle de la Sénégambie éponyme, où l’on trouve les royaumes sérères et leurs Guelwars, devient une question de nuance où l’on découvre que, malgré son caractère différé, elle apporte une pièce supplémentaire à la problématique de nos institutions traditionnelles.
Dans cette perspective, la légende d’Aguène et Diambone, que nous allons prendre en charge ici, constitue un observatoire privilégié des dynamiques culturelles nioominkées. C’est d’ailleurs dans ce Niumi (Nioomi) sénégalo-gambien que va naître l’histoire mémoire de cette légende d’Aguène et Diambone, récit aujourd’hui mobilisé pour expliquer la parenté à plaisanterie entre Sérères et Joolas, ou plutôt Ajamaats.
Toutefois, hypothèse forte, l’analyse linguistique, symbolique et institutionnelle montre que ce mythe ne peut être compris qu’à partir des Ajamaats, dont les catégories culturelles donnent sens aux noms, aux rôles et à la structure du récit.
Nous allons donc déplacer le centre d’interprétation. Bien que la légende ait été collectée chez les Nioominké (jusqu’à présent, nous ne parlons pas de Sérères Niominka), son intelligibilité profonde relève des systèmes symboliques ajamaats. Les prénoms Aguène et Diambone n’ont pas de signification structurante dans les univers sérère ou mandingue ; ils renvoient en revanche à des catégories lignagères féminines ajamaats.
Ce déplacement du centre d’interprétation s’inscrit dans une démarche de reconstruction sierragambienne visant à redonner aux sociétés segmentaires leur rôle dans la fabrication historique régionale. Il s’agit de dépasser une historiographie longtemps dominée par les récits mandinguisés (migrations gelwaar, influence gabunké-guelwaar, islamisation), qui ont souvent relégué les institutions ajamaats au rang de survivances périphériques.
La version canonique du récit, ancrée dans la mémoire collective, met en scène deux sœurs séparées par un accident de pirogue survenu à la pointe de Sangomar. Au théâtre comme dans la littérature…
– Aguène, qui dérive vers la Gambie, devient l’ancêtre des Ajamaats ;
– Diambone/Diambogne, qui reste dans le Saloum, fonde la lignée des Nioominké.
Pourtant, ce récit établit une parenté sacralisée entre les Ajamaats et les Sereer. Chez les premiers, il est en effet interdit de raser la tête d’un Sereer ou de voir son sang, sous peine de rompre un pacte ancien. Cette sacralisation contraste avec la lecture étatique contemporaine qui réduit souvent le mythe à un simple instrument de cohésion nationale. L’analyse des croyances ajamaats permet également de comprendre que les noms Aguène et Diambone sont des noms de célébration (ou des noms d’honneur) associés aux lignées féminines royales.
La société ajamaat est structurée selon un principe de matrilinéarité, dans lequel les femmes jouent un rôle central dans la légitimation politique, rituelle et dynastique. Les femmes des trois grands sous-clans ajamaats se partagent des noms d’honneur et se répartissent des fonctions complémentaires :
_ chez les Bassène/Badji, en charge des sanctuaires, de l'initiation et du contrôle des rites, les femmes ont pour noms d'honneur Avao/Diandy ;
— Aguène, Diambone, Djitome, etc., renvoient aux femmes des lignées de prêtres royaux, avec des patronymes comme Manga, Mané, Sagna, Diatta, etc. ;
_ Enfin, les Ba-Tendeng, que l'on retrouve ailleurs sous les patronymes Diémé (Jammeh), Sonko, etc., sont des lignées guerrières par excellence, les sœurs et futures épouses des prêtres-rois sont des Djin'gha.
Appellations matrilinéaire des sous‑clans ajamaats***
| Bassène | Badji, Bassène, Goudiaby, etc. | Avao, Diandy | Gardiennes des sanctuaires ; responsables de l’initiation ; contrôle des rites communautaires. |
| Avví-roi | Manga/Mané, Sagna, Diatta, Diédhiou, etc. | Aguène, Diambone, Djitome | Lignées des prêtres‑rois ; détentrices de la légitimité sacrée ; matrice du pouvoir dynastique. |
| Ba‑Tendeng | Tendeng, Diémé (Jammeh), Sonko, Sambou, etc. | Djin’gha | Lignées guerrières ; sœurs et futures épouses des prêtres‑rois ; garantes de la protection et de la continuité politique. |
Ainsi, les Aguène et les Diambone sont les femmes/sœurs des Mané/Manga et des Diatta du Nioomi ; elles ne sont pas seulement des personnages mythiques, elles incarnent la fonction royale féminine, garante de la continuité des institutions ajamaats. Le mythe reflète une structure politique ajamaat réelle, transposée dans un récit d’origine.
Les enquêtes de terrain que nous avions menées sous le régime du président Jammeh, contexte qu’il ne faut pas minimiser, montrent que de nombreux habitants du Fonyi Kombo affirment que le Nioomi était habité par les leurs, en d’autres termes que la région des Niuminké appartenait historiquement au Fonyi Kombo, et que l’interprétation actuelle a ignoré cette continuité en privilégiant la lecture mandingue. Les patronymes Jammeh (Diémé), Sonko et Mané (Manga) témoignent de cette profondeur historique. Leur présence dans les institutions du Nioomy à l’époque moderne confirme la persistance des structures ajamaats, malgré l’islamisation et l’intégration au Gabou.
La mémoire collective, loin d’être un simple réservoir de légendes, est un outil heuristique qui permet de comprendre la formation des élites et des institutions du Gabou. Elle révèle une dynamique d’assimilation des Mandingues aux structures locales plutôt qu’une substitution institutionnelle. L’invisibilisation des récits ajamaats n’est pas un accident ; elle résulte d’une historiographie centrée sur les États, les castes de la parole et les vainqueurs politiques. La réhabilitation des traditions ajamaats permet de redonner aux sociétés segmentaires leur rôle de co-architectes de la Sénégambie-Sierragambie, et non de simples périphéries des formations mandingues ou sérères.
Cette réévaluation permet d’écrire une histoire plus équilibrée, attentive aux dynamiques internes, aux logiques matrilinéaires et aux continuités institutionnelles qui ont façonné la région. Le mythe d’Aguène et Diambone, analysé et replacé dans son cadre ajamaat, révèle une articulation profonde entre mémoire, institutions et légitimité. Il constitue un document historique majeur permettant de repenser la formation du Gabou, du Niumi et, plus largement, de la Sierragambie, le Pays Ajamaat.
Akandijack
(***Nous travaillons sur l’histoire différée de la Sierragambie et serions ravis de recevoir vos critiques. )