Lettre ouverte à Monsieur le Président de la République
Excellence Monsieur le Président,
Je souhaite, en premier lieu, vous exprimer, au nom de ma famille, notre profonde gratitude pour la grâce présidentielle accordée au journaliste René Capain Bassène, Foumouna.
Je tiens également à saluer l’action de l’ancien Premier Ministre et actuel Président de l’Assemblée nationale, du Comité pour la protection des journalistes (CPJ), à travers Madame Angela Quintal et Monsieur Moussa Ngom, ainsi que l’engagement constant de la diplomatie américaine à Dakar, en particulier celui de l’ancien ambassadeur et Conseiller spécial des États-Unis pour la Casamance, S.E Mark M. Boulware…
Cela dit, l’objet principal de cette lettre dépasse ces remerciements et porte sur des enjeux d’intérêt national.
Excellence Monsieur le Président,
Je souhaite attirer votre attention sur la situation en Casamance et sur la portée symbolique et politique de la nomination récente d’un ressortissant de ce territoire au ministère des Forces armées. Dans le contexte de ce que l’on peut qualifier, avec nuance et rigueur scientifique, de « Guerre Incivile sénégalaise » (Bassène, 2025), les distinctions classiques entre autorité civile et commandement militaire — distinctions issues de la science politique occidentale et du droit constitutionnel — perdent leur pertinence dans la perception des populations locales. En effet, transposer mécaniquement ces catégories dans un espace marqué par quarante années de conflictualités, de traumatismes et de mémoires blessées revient à méconnaître la profondeur sociologique du phénomène de conflit que nous avons à définir.
Le point central est le suivant.
Suite à la rupture au sommet de l’Exécutif et à la séparation institutionnelle avec l’ancien Premier ministre — actuel Président de l’Assemblée nationale — il est illusoire de penser que l’opinion publique (nationalement comme localement) croira à une stricte étanchéité des pouvoirs lors des opérations militaires en Casamance.
A titre d’exemple, la gestion des forces armées par des ministres originaires de Casamance n’est pas inédite. Sous Youba Sambou (2000-2002), autre fils du terroir, une rupture nette s’instaura malgré les tensions initiales, se traduisant par une doctrine sécuritaire fondée sur le dialogue et le respect des droits de l’homme. Le régime « Diomaye Moy Sonko », désormais perçu comme « Diomaye Moy-Tul Sonko », semble en revanche dépourvu d’une telle doctrine. L’alliance d’opportunité « Sérère (Faye) – Ajamaat (Sonko) – Lébou (Diop) » a exploité à fond les bénéfices d’une parenté à plaisanterie, feignant de croire à sa pérennité sur le champ politique.
Et, dans le contexte actuel, notre hypothèse forte est qu’au moindre incident en Casamance, la responsabilité des risques — que votre ancien Premier ministre aimait tant endosser pour protéger ses parents au sein de l’exécutif — sera immédiatement imputée au nouveau ministre des Forces armées et à lui seul. Le second n’étant pas le premier, un tel transfert de responsabilité s’avère complexe ; le ministre actuel se retrouvera alors jugé par les siens à l’aune de la situation politique globale, plutôt que sur ses prérogatives réelles.
Ce que l’on ne dit pas suffisamment, c’est que dans un contexte où le lexique de la « trahison » s’est imposé dans le débat politique en parlant des recompositions internes au parti Pastef, cette catégorie symbolique se projette désormais sur certains membres du gouvernement dont le ministre des forces armées. Pour avoir choisi de vous accompagner plutôt que de rejoindre la ligne du parti dirigé par l’ancien Premier ministre lui aussi originaire de la région, il est perçu localement, dans sa base politique, comme ayant rompu avec les siens.
À l’instar de René Capain Bassène, c’est le processus de paix en Casamance qui fait parler notre génération, je considère qu’il est de mon devoir de tenir un discours de vérité : les Casamançais ne sont pas divisés entre « Blouf » et « Fogny » lorsqu’il s’agit de recherche de paix. Ils expriment, dans leur diversité, une même aspiration à la stabilité, à la préservation de leur unité culturelle et à la reconnaissance de la spécificité de leur territoire.
Excellence Monsieur le Président,
Même si le ministre ne trace pas les cartes d’état‑major, c’est bien l’autorité politique qui fixe les lignes rouges, valide les budgets des opérations spéciales et autorise les offensives. Or, dans la sociologie du conflit casamançais, la figure du « collaborateur » ou du « traître » est historiquement la plus vulnérable. Pour l’opinion locale, l’équation est directe : un fils de la région dirige l’institution qui déploie les forces armées en Casamance ; il devient donc comptable de chaque contrôle, de chaque opération, de chaque tension.
En l’exposant ainsi à une forme de vulnérabilité politique et symbolique, est en train de fragiliser la légitimité politique et la capacité d’action de l’intéressé. D’un point de vue strictement stratégique — efficacité du processus de paix, sensibilité sociologique, gestion mémorielle — ce choix apparaît comme problématique. Il alimente des débats politiques qui risquent de raviver les conflictualités profondes là où l’État devrait, au contraire, rechercher des mécanismes de consensus et de réassurance.
Dans une perspective républicaine résolument soucieuse de paix sociale, la logique institutionnelle commanderait de confier à ce cadre originaire de la Casamance un portefeuille ministériel à forte portée économique et sociale — dans la continuité des responsabilités qu’il exerçait au sein du précédent gouvernement. Des ministères structurants tels que les Infrastructures, l’Agriculture ou l’Emploi permettraient de réorienter l’action de l’État vers le développement, la redistribution et l’investissement public, plutôt que vers l’appareil coercitif.
Une telle orientation offrirait à ce ministre la possibilité d’être accueilli dans sa région sous un autre registre plus constructif, et non sous celui, historiquement lourd, de l’instrumentalisation militaire. En plus, dans la sociologie spécifique de ce conflit, être perçu comme ayant « trahi son frère » revient à être assimilé à un ennemi au sein de sa propre communauté. Cette perception, profondément ancrée dans les mémoires locales, expose l’intéressé à une vulnérabilité symbolique disproportionnée.
Au regard du sacrifice politique considérable qu’il a consenti en choisissant de rester à vos côtés, le bénéfice politique que l’État retire de cette nomination dans le cadre du processus de paix semble bien dérisoire, pour ne pas dire empreint d’une certaine vanité institutionnelle.
Je vous prie d’agréer, Excellence Monsieur le Président, l’expression de ma très haute considération.
Pape Chérif Bertrand Bassène, Akandijack
Auteur de : Futikh. La Guerre Incivile sénégalaise. Stasiologie : « Des événements de Casamance aux événements de Ngor (1981-2023) ». Montréal, Kmanjen : 2025