
L’écriture d’une histoire objective de la Casamance soulève de profonds débats sur le statut de cette région et ses relations historiques avec le reste du Sénégal. Dans sa recension de mon ouvrage, Histoire authentique de la Casamance : le pays Ajamaat (La Brochure, 2011), le chercheur Jean Martin, Professeur émérite membre de l’Académie des Sciences d’outre-mer, a formulé une recension essentielle publiée par l’Académie. Il y soulignait qu’une véritable démarche sur l’histoire authentique de la Casamance ne pouvait faire l’impasse sur les dynamiques économiques coloniales de la fin du XIXᵉ siècle. Plus précisément, il appelait à étudier le rôle central de la Compagnie commerciale et agricole de la Casamance (CCAC), fondée par Albert Cousin.
Le présent texte que nous intégrerons un jour dans une réédition, répond directement à cette exigence scientifique. L’étude de cette compagnie éclaire un moment charnière où les ambitions d’un empire privé se sont heurtées aux réalités administratives de la colonie. Pour comprendre cet affrontement et les illusions du capitalisme concessionnaire, il faut d’abord remonter aux origines de l’implantation française. C’est cette genèse politique et territoriale, marquée par la signature de traités locaux et l’obtention d’un décret forestier majeur, que nous allons examiner ici.
La genèse d’une concession (1888‑1890)
À la fin des années 1880, la Casamance est un espace en pleine recomposition géographique et politique. Les travaux de délimitation entre la Guinée française et la Guinée portugaise, menés sous la direction du capitaine Brosselard‑Faidherbe, ouvrent la voie à une politique d’exploitation économique plus systématique. L’administration coloniale estime alors qu’il est nécessaire de pousser à l’exploitation de ces régions en facilitant la création de grandes compagnies privées.
Albert Cousin (1850‑1917) est le personnage central de cette aventure coloniale. Ancien principal clerc de notaire à Paris et co-administrateur du journal La Paix, il s’impose comme un entrepreneur spéculatif typique du capitalisme concessionnaire parisien. Il devient permissionnaire en Casamance dès 1889, avant de prendre par la suite la direction ou la présidence d’une multitude d’autres sociétés coloniales, commerciales et minières à travers le monde. Le 14 août 1889, un décret officiel accorde à Albert Cousin le droit d’exploiter, pendant cinquante ans, les forêts situées sur la rive gauche de la Casamance. Cette concession territoriale et forestière constitue le véritable socle juridique sur lequel va reposer la future Compagnie.
Le 28 janvier 1890, la Compagnie commerciale et agricole de la Casamance est officiellement constituée à Marseille avec un capital initial de 800 000 francs. Elle se présente sous la forme d’une société anonyme destinée à exploiter les ressources forestières, agricoles et commerciales de cette région encore largement méconnue à l’époque.
Expansion, acquisitions et ambitions (1890‑1893)
Dès sa création, la Compagnie adopte une stratégie d’expansion agressive afin d’asseoir son autorité. Elle rachète les comptoirs commerciaux déjà existants dans la région, notamment ceux de la maison Blanchard de Marseille, ainsi que ceux des maisons bordelaises Maurel et Prom et Maurel frères. Ces rachats visent à supprimer toute concurrence locale afin de faciliter l’obtention ultérieure d’une grande charte parlementaire, sur le modèle de la Royal Niger Company britannique.
Pour financer ces acquisitions, le capital social subit une inflation rapide. Initialement fixé à 800 000 francs, il passe temporairement par une phase à 300 000 francs avant d’être porté à 2 000 000 de francs en octobre 1891. Les statuts sont modifiés peu après pour fixer le capital social à 3 000 000 de francs, divisé en 4 000 actions de 500 francs chacune. Cette fuite en avant financière repose sur la promesse de transformer la Compagnie en une entité quasi souveraine dotée d’un monopole territorial absolu.
Les résultats financiers des premières années semblent valider ces ambitions grandioses. La Compagnie réalise un bénéfice net de 62 137 francs en 1890, qui progresse à 77 080 francs en 1891, puis atteint 184 272 francs en 1892. Forte de ces chiffres, l’entreprise investit massivement en installant sur son domaine pour 1 100 000 francs d’immeubles et de matériel, comprenant notamment une flottille de quarante bateaux. Elle s’impose rapidement comme l’acteur dominant du commerce casamançais en capturant la quasi-totalité des exportations de caoutchouc et d’arachides.
Le choc administratif et le conflit avec le Conseil général du Sénégal
À partir de 1892, la Compagnie se heurte aux décisions politiques du Conseil général du Sénégal, basé à Saint‑Louis, qui freine l’ascension d’une société opérant hors de son contrôle direct. Le traité de concession initial prévoyait la préservation d’un périmètre de sécurité autour des villages et des cultures des populations locales. Cependant, le Conseil général du Sénégal interprète cette clause de manière à accorder des concessions à d’autres commerçants européens au sein de ces mêmes zones réservées. Ces nouveaux venus font une concurrence directe et déloyale à la Compagnie, sans être astreints aux lourdes charges financières imposées à cette dernière.
Soucieux de développer l’économie locale, Albert Cousin tente de créer des distilleries agricoles et de valoriser le tabac de Casamance. Le Conseil général réplique immédiatement en taxant l’alcool fabriqué sur place au même niveau que l’alcool importé d’Allemagne, et en frappant le tabac local d’une taxe de consommation dissuasive. Ces mesures douanières contraignent la Compagnie à cesser sur-le-champ sa fabrication industrielle. Bien que la Compagnie finance la majeure partie du budget colonial par ses taxes, versant plus de 120 000 francs de droits en 1892 et 151 000 francs en 1893, elle ne reçoit presque rien en retour. Les crédits votés par le Conseil général pour le développement de la Casamance restent inutilisés ou reçoivent des affectations éloignées des réalités du terrain.
Face à cette hostilité systématique, la direction de la Compagnie demande officiellement le détachement de la Casamance de la colonie du Sénégal. Elle préconise son rattachement à la colonie des Rivières du Sud, dépourvue de Conseil général, préfigurant ainsi les tensions géopolitiques et les velléités d’autonomie futures de cette région.
Effondrement et mise en liquidation (1893‑1894)
Malgré l’augmentation constante du chiffre d’affaires, les bénéfices réels finissent par s’annuler sous l’effet des taxes et de la baisse des prix provoquée par la concurrence. Les investissements massifs non productifs, conjugués à l’inexpérience de la gestion parisienne, fragilisent l’édifice financier. Le 27 septembre 1894, la Compagnie est contrainte de se déclarer en liquidation administrative. Elle laisse derrière elle un passif considérable et provoque la disparition de plusieurs maisons de commerce associées à son sort.
La période de liquidation ouvre une ère de conflits internes intenses. Les assemblées extraordinaires deviennent le théâtre de règlements de comptes entre actionnaires et dirigeants, marqués par des démissions forcées, des révocations de comités de surveillance et des accusations d’ingérence administrative.
Les tentatives de sauvetage entre fusions et déboires judiciaires (1894‑1897)
Dans l’espoir de sauver les droits d’exploitation, les liquidateurs apportent les actifs de la société à la Compagnie coloniale franco‑africaine en échange de 15 000 actions. Cette tentative de regroupement aggrave les tensions, la majorité des nouveaux administrateurs cherchant rapidement à évincer Albert Cousin et ses alliés de la direction. Constatant l’échec de l’alliance, une transaction intervient en mars 1896 pour prononcer la reprise des apports. La Compagnie en liquidation récupère l’entière possession de sa concession forestière originelle, de ses immeubles, de sa flottille de bateaux et réinstalle son siège social à Paris, rue de la Chaussée-d’Antin.
La fin de l’aventure est marquée par un scandale judiciaire. Trois actionnaires traînent les anciens administrateurs devant le Tribunal correctionnel de la Seine, les accusant d’avoir distribué des dividendes fictifs pour l’exercice 1892. Les débats démontrent finalement que ces dividendes provenaient des deniers personnels du président Paul Crépy, qui avait soutenu le crédit de l’entreprise sur sa propre bourse. Le tribunal, puis la Cour d’appel de Paris en janvier 1898, prononcent la relaxe des administrateurs et condamnent les plaignants à de lourds dommages-intérêts pour abus de citation directe.
Pour conclure…
L’histoire de la Compagnie commerciale et agricole de la Casamance met en lumière les profondes contradictions du capitalisme colonial français de la fin du XIXᵉ siècle. Le modèle s’est avéré viable sur le plan commercial mais est resté structurellement fragile en raison de sa dépendance vis-à-vis d’une administration coloniale divisée et d’une spéculation financière déconnectée des réalités locales. En s’effondrant, la Compagnie a révélé les limites de l’ambition concessionnaire qui prétendait transformer économiquement un territoire sans en maîtriser les équilibres politiques et administratifs.