En parcourant les contributions de mes collègues sur les réseaux sociaux — c’est pour moi une sorte d’archive vivante des débats intellectuels contemporains — j’ai découvert un texte stimulant de notre confrère Mahamadou Lamine Sagna…


Merci à notre ami Oumar Dia qui l’a partagé sur facebook.

Alors que je regrettais le manque de communication des cadres du Pastef sur la portée de l’investiture de leur candidat, Ousmane Sonko, une analogie théorique s’est immédiatement imposée à moi, c’est-à dire, celle de Jean (Girard, 1969) dans Genèse du pouvoir charismatique en Casamance. Cet écho, centré sur les trajectoires casamançaises, éveille chez le lecteur que je suis une vigilance intellectuelle quasi réflexe. Son apport a toutefois permis d’éclairer les points qui vont suivre et en rapport avec le texte mentionné plus haut.

Citation:

Elles abordent souvent le phénomène à partir de catégories rationnelles, institutionnelles ou technocratiques, alors que les populations vivent une réalité historique, sociale et existentielle beaucoup plus profonde. (Sagna)

Dans son analyse de ce que nous allons comprendre comme étant la crise de l’espérance politique au Sénégal, Sagna propose une lecture wébérienne de l’incarnation. Pour contrer le mépris technocratique qui réduit les classes populaires à des affects irrationnels, il soutient que, face à la précarité, les populations recherchent une incarnation de l’espérance.

Cette thèse se heurte toutefois à un paradoxe interne. En voulant réhabiliter le vécu des populations, elle glisse vers une psychologisation du politique. Postuler que le peuple réagit avant tout à des pulsions affectives ou existentielles lui retire sa rationalité stratégique.

Je ne suis pas sociologue, mais ma formation historico-mémorielle et ma propre observation de l’évolution du Pastef m’imposent une autre lecture. Je constate d’abord, et sans hiérarchie, que ce parti a su fédérer politiquement toutes les régions du Sénégal. Il l’a fait à travers un leader consensuel appelant à la rupture, en s’appuyant sur une classe (disons) moyenne constituée d’enseignants.

En plus, dans l’imaginaire, ce leader bénéficie du “bénéfice du doute” de sa casamancité. C-à-d, que sa trajectoire professionnelle cadre avec l’image que le Sénégalais a de la communauté historique dite Joola (les Ajamaats) telle que l’intégrité, la droiture, le refus du compromis. C’est une posture qui fait peur à un système politique historiquement régulé par le waax waaxet (le reniement de la parole donnée qui n’engage qu’à celui qui y croit) sans conséquence aucune.
Le vote de rupture observé ces dernières années ne relève donc ni d’un mysticisme naïf ni d’une quête irrationnelle de salut. Il procède d’un calcul politique structuré fait par des masses certes mais des masses avec une certaine éducation; il s’agit de sanctionner un système prédateur (une matérialité historique); de récompenser une cohérence politique (Ousmane Sonko donne en exemple sa carrière professionnelle); de valider un programme de rupture (que le Pastef propose).

En plus, pour un parti comme le Pastef, qui intègre les sages de « Magui Pastef » — dont une large part a été formée à l’école marxiste —, qualifier Ousmane Sonko de « Messie » politique (opium du peuple) est un contresens historique. Ce terme suggère une posture d’attente et de passivité, alors que ces figures militantes et Ousmane Sonko ont toujours incarné l’action directe, l’agentivité et la culture de la résistance. C’est précisément pour cela que la catégorie de figure messianique est inadéquate. Je lui préfère d’ailleurs celle de figure christique.

En effet, là où le messianisme renvoie à une attente passive d’un sauveur qui viendrait abolir la complexité du réel, la figure christique met en lumière une tout autre grammaire politique notamment, le sacrifice personnel face à l’appareil d’État, la persécution assumée par des séjours carcéraux et des procès, la résilience mise en scène comme miroir des souffrances populaires; le don de soi au service du collectif.

L’électorat n’attend pas de miracle. Ousmane Sonko appartient à cette génération profondément marquée par la Guerre Incivile Sénégalaise (Bassène, 2025). Bien que cette tragédie reste méconnue, elle a forgé l’homme. À travers lui, le citoyen sénégalais s’identifie à une trajectoire de souffrance, de constance et de résistance qui fait écho à son propre vécu. Cet électorat se distingue ainsi par sa lucidité politique, se montrant pleinement capable de décoder les subtilités d’un discours stratégique et sophistiqué.

Pour dépasser le paternalisme analytique qui réduit les électeurs à des affects primaires, nous devons déplacer notre regard. Plutôt que de psychologiser leurs choix, il s’agit d’analyser la structure technique de leurs discours, la cohérence de leurs justifications et la rationalité de leurs arbitrages. Il est temps de restituer aux citoyens la pleine densité cognitive de leurs décisions politiques.

Akandijack

Yep, yep, yep fire

Hashtag Diomaye Moy-Toul Ousmane Sonko

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