Une architecture de survie : la sécurité au service de la durée
Note de mise à jour (12 octobre 2026). Rédigée le 5 octobre, cette analyse a été consolidée, de la présente partie jusqu’à la conclusion, à la lumière de l’évolution de la situation en Guinée-Bissau entre le 28 septembre et le 9 octobre 2026, qu’il s’agisse de l’annonce du retour d’Umaro Sissoco Embaló, du refus que lui a opposé le Haut Commandement militaire, du désarmement de la garde présidentielle ou du constat, dressé le 8 octobre par la Commission nationale électorale et par le Premier ministre de la transition, que les élections du 6 décembre ne pourraient se tenir à cette date, constat auquel Dakar, médiateur de la CEDEAO, a répondu le jour même par un communiqué. L’introduction et les deux premières parties sont restées en l’état, le calendrier de cinq jours qu’elles décrivent ayant perdu de fait sa troisième échéance sans que leur propos s’en trouve affaibli, l’évolution de la situation en confirmant plutôt la thèse centrale. Les passages nouveaux s’en tiennent aux faits établis par les sources citées, ce qui relève de la rumeur ou de l’interprétation étant signalé comme tel.

Ce qui unit Dakar, Banjul et Bissau depuis 2017, ce n’est pas seulement la volonté de contenir les maquis casamançais ; c’est une commune difficulté des dirigeants à quitter le pouvoir selon les règles qu’ils avaient eux-mêmes proclamées. L’oligopole militaire en est la face extérieure, car il protège les États, mais il protège aussi, et parfois d’abord, les régimes.
Le cas sénégalais en fournit la matrice, extraordinairement, pour un pays dont on dit qu’il a une démocratie mûre. Macky Sall, pour le rappel, a entretenu pendant des mois l’incertitude sur une troisième candidature, renvoyant encore sa réponse, en juin 2023, à l’après-Tabaski, “le temps de permettre aux Sénégalais de bien manger leur viande” (façon de parler). Il n’a annoncé qu’il ne se représenterait pas que le 3 juillet 2023, au sortir d’un mois de juin où la répression des manifestations consécutives à la condamnation d’Ousmane Sonko avait fait au moins vingt-trois morts selon les droits de l’hommiste, après les treize morts de mars 2021. Le 3 février 2024 encore, à trois semaines du scrutin, il abrogeait le décret convoquant le corps électoral, décision qualifiée de “coup d’État constitutionnel” par l’opposition et la société civile ; il fallut l’intervention du Conseil constitutionnel pour que l’élection se tienne finalement le 24 mars 2024. Durant cette crise, comme nous l’avons relevé ailleurs, l’évocation d’”autres forces” prêtes à prendre le relais en cas de vide faisait planer sur la compétition électorale l’ombre d’un arbitrage non électoral.
En Gambie, Adama Barrow a été porté au pouvoir en 2016 par une coalition qui en attendait un mandat de transition et une réforme constitutionnelle limitant le nombre de mandats. Il a sollicité et obtenu un second mandat en 2021, puis, les projets de limitation ayant échoué en 2020 et de nouveau faute du soutien de son propre parti, il brigue aujourd’hui un troisième mandat que la Constitution de 1997 autorise mais que ses engagements de 2016 excluaient. L’ECOMIG, déployée pour garantir la passation entre Jammeh et lui, est restée pendant toute cette séquence l’assurance-vie de sa présidence.
En Guinée-Bissau enfin, Umaro Sissoco Embaló a organisé les élections présidentielle et législatives de novembre 2025 ; c’est à la veille de l’annonce des résultats provisoires que l’armée a pris le pouvoir et suspendu le processus, tandis que l’opposant Fernando Dias revendiquait la victoire. Jeune Afrique rappelle que de nombreux observateurs ont alors soupçonné Embaló d’avoir orchestré ce présumé coup d’État pour arrêter un processus qu’il semblait sur le point de perdre, soupçon d’autant plus tenace que le général Horta N’Tam, placé à la tête de la transition, passait pour l’un de ses proches. Exfiltré par Dakar sous l’égide de la CEDEAO, exilé au Maroc, il annonçait le 28 septembre 2026 son retour à Bissau pour le 4 octobre et sa candidature à une présidentielle désormais encadrée par une Constitution qui renforce considérablement les prérogatives présidentielles. La séquence semblait alors d’une cohérence remarquable, l’élection perdue devenant une transition militaire, et la transition militaire le marchepied d’un retour mieux armé institutionnellement.
C’est précisément cette cohérence que la première semaine d’octobre a rompue. Par un communiqué du 1er octobre, le Haut Commandement militaire pour le rétablissement de la sécurité nationale et de l’ordre public a fait savoir que les conditions de sécurité ne permettaient pas de garantir le retour de l’ancien président, rappelant au passage le maintien des restrictions frappant manifestations et rassemblements politiques, de sorte que le retour annoncé pour le 4 octobre n’a pas eu lieu. Le général N’Tam a ensuite appelé, le 7 octobre, les éléments de la garde présidentielle réputée proche d’Embaló à “rendre les armes (…) de manière volontaire”, tandis que plusieurs responsables gouvernementaux étaient remplacés et que l’ensemble des détenteurs d’armes était invité à les remettre aux autorités. Quelle que soit la part de vérité des soupçons de novembre 2025, l’enseignement est ailleurs. Une coalition de survie – un régime civil – qui confie à l’armée l’arbitrage de la succession s’expose à ce que l’arbitre, une fois installé, survive à celui qu’il était censé servir, la transition cessant d’être le marchepied d’un retour pour devenir le lieu d’une confiscation.
Trois trajectoires, une même leçon, que l’actualité bissau-guinéenne vient compléter. Dans la Sierragambie post-2017, la durée au pouvoir se négocie moins devant les électeurs que dans l’entre-soi des palais et sous la protection d’armées dont une part est étrangère au pays qu’elles sécurisent, ces armées, nationales ou non, pouvant à tout moment cesser d’être les instruments de la durée pour en devenir les détentrices. C’est cette dimension que les chancelleries désignent pudiquement sous le nom de stabilité…
L’oligopole militaire sénégalais : une sécurité partagée, une influence disputée
Parler d’oligopole plutôt que d’hégémonie, c’est prendre acte d’un fait souvent occulté par la rhétorique de la “puissance régionale” : le Sénégal ne sécurise pas seul ses voisins, il partage cette fonction avec un petit nombre d’armées de la CEDEAO. S’il est le seul de ces fournisseurs à avoir une frontière commune avec eux et un intérêt vital en Casamance, il évolue sous le regard de parrains régionaux et d’acteurs transfrontaliers de l’ombre. L’offre est partagée ; l’intérêt, lui, est asymétrique.
En Gambie, la mission de la CEDEAO (ECOMIG), déployée en janvier 2017 pour garantir la passation entre Jammeh et Barrow, compte environ 500 hommes selon l’Africa Center for Strategic Studies. Le 9 septembre 2026, le vice-président Muhammed B.S. Jallow a indiqué aux députés gambiens qu’elle réunit des contingents sénégalais, nigérians et gambiens sous commandement de la CEDEAO, qu’elle ne relève pas d’un accord bilatéral avec Dakar et que sa présence n’a pas de date de fin, la CEDEAO en réévaluant chaque année la nécessité. Presque dix ans après son arrivée, une force conçue pour une transition est devenue une composante permanente de l’architecture sécuritaire gambienne.
En Guinée-Bissau, la Mission de soutien à la stabilisation (ESSMGB) aligne des contingents nigérians, sénégalais et ghanéens. Son maintien après le coup de force du 26 novembre 2025 a été obtenu, selon Le Pays de Ouagadougou, au terme d’un dialogue conduit par le ministre sénégalais des Forces armées, le général Birame Diop, qui a débouché en février 2026 sur la libération d’opposants et un gouvernement de transition élargi. La représentante de la CEDEAO à Bissau a demandé en août 2026 aux commandants de contingents d’orienter leur préparation vers l’appui aux forces bissau-guinéennes pendant le référendum et les élections générales.
Ce dispositif place désormais Dakar dans une position singulière. Le Sénégal assure à la fois la présidence en exercice de la CEDEAO, confiée au président Bassirou Diomaye Faye, et la médiation de l’organisation en Guinée-Bissau, double statut que rappelle le communiqué publié le 8 octobre 2026 par le ministère de l’Intégration africaine, des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’extérieur. Prenant acte des “contraintes juridiques, techniques et institutionnelles” invoquées par les autorités de transition, Dakar y pose que “toute modification du calendrier électoral doit s’inscrire dans une démarche consensuelle, inclusive et transparente, assortie de garanties claires quant à l’achèvement de la transition dans les meilleurs délais”, juge nécessaire de “lever les restrictions sur les activités politiques et civiles” et exhorte toutes les parties, “y compris les responsables militaires”, à la retenue.
Le texte ne nomme pas Embaló; un silence disant assez l’inconfort du médiateur, tenu d’exiger de la junte qu’il a contribué à stabiliser l’ouverture d’un jeu politique dont son ancien protégé est tenu à l’écart, sans pouvoir ni le défendre sans paraître partisan ni l’abandonner sans paraître le renier. Le fournisseur de sécurité se découvre ainsi comptable d’une transition dont il ne maîtrise plus le calendrier. Il n’est d’ailleurs pas seul à presser la CEDEAO, d’anciens dirigeants africains, des diplomates, des universitaires et des acteurs de la société civile l’ayant appelée, dans une lettre ouverte rendue publique le 3 octobre, à une “initiative urgente” et à l’établissement d’un “calendrier politique crédible, assorti de garanties concrètes en matière de libertés publiques”.
Toutefois, cette architecture souffre d’un condominium (souveraineté conjointe) asymétrique avec Abuja. Si Dakar apporte la proximité géographique et la médiation politique, le Nigeria demeure le poumon financier et le bras lourd de l’organisation : c’est d’ailleurs un officier nigérian, le général de brigade Danjuma Ribah Dantani, qui commande la force de l’ESSMGB. Pour Abuja, ces missions sont un moyen de réaffirmer son leadership régional face à l’Alliance des États du Sahel. Une paralysie politique à Dakar pourrait l’inciter à peser davantage encore sur la conduite politique des missions, privant le Sénégal de son principal levier d’influence extérieur. La présidence sénégalaise de la CEDEAO atténue provisoirement cette asymétrie sur le plan politique, sans rien changer au fait que la force demeure commandée par un officier nigérian, ni au risque qu’un enlisement de la médiation à Bissau ne rende la main à Abuja.
En Casamance enfin, un signal récent mérite attention, car les crises politiques en Guinée-Bissau se règlent souvent avec la Casamance prenant partie. Le général Souleymane Kandé, ancien commandant de la Zone militaire n° 5 à Ziguinchor et coordonnateur des opérations spéciales à partir de juillet 2023, dont le nom reste attaché au démantèlement des bases du MFDC, avait été éloigné comme attaché de défense à New Delhi en 2024. Il vient d’être nommé en septembre 2026 directeur général du Renseignement extérieur (DGRE), structure rattachée à la présidence de la République. Qu’un officier formé au théâtre casamançais prenne la tête du renseignement tourné vers l’extérieur, au moment où l’un des voisins entre en campagne présidentielle et où l’autre voit sa transition militaire se prolonger, dit assez que la Casamance est pensée à Dakar comme une question de sécurité régionale avant d’être une question politique intérieure.
Cette configuration a une doctrine, formulée bien avant qu’elle ne soit mise en pratique. Babacar Justin Ndiaye posait dès 2012 qu’il existe, par le poids de la géographie, un seuil au-delà duquel les armements et les alliances de Banjul ou de Bissau deviennent un casus belli pour le Sénégal, en rappelant les opérations Fodé Kaba 2 en Gambie (1981) et Gabou en Guinée-Bissau (1998). Yoro Dia lui a donné en 2017 sa formule, la “teranga armée”, combinaison de soft power et de hard power. L’oligopole est la traduction institutionnelle de cette doctrine : Dakar fournit de la sécurité et recueille de l’influence, ce que nous avons décrit ailleurs comme un clientélisme diplomatique visant à sécuriser le voisinage immédiat.
Le Gambien Hassoum Ceesay prolonge cette lecture; il voit dans les interventions de 1980-1981 et de 1998 l’expression d’un “penchant pour l’intervention militaire” qui fonde l’image régionale du Sénégal en “grand frère”, et pose une question qu’aucun chercheur, écrit-il, n’avait encore explorée : l’intervention de 1998 visait-elle à maintenir Vieira en échange de concessions politiques, militaires ou économiques, “à la manière de la Gambie en 1981” ?
C’est exactement la logique de la coalition de survie : le soutien armé de Dakar a toujours eu pour contrepartie l’alignement du régime soutenu. Ceesay rappelle aussi que la médiation n’a jamais été l’apanage de Dakar; en 1998, c’est Yahya Jammeh qui, parce que ni le Sénégal ni la Guinée ne pouvaient passer pour neutres, amena Vieira et Mané à la table des négociations, tout en accueillant à Banjul les pourparlers entre Dakar et le MFDC qui aboutirent à l’accord de janvier 1999. L’opération Gabou, lourde en pertes et accusée de pillages, nourrit d’ailleurs à Dakar une opposition qui pesa jusqu’à l’alternance de 2000.
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