
La question de l’appartenance de la Casamance au Sénégal ne peut être comprise sans interroger les modèles politiques hérités de la colonisation. L’Afrique de l’Ouest a adopté, souvent sans adaptation critique, le modèle républicain français, centralisateur et jacobin, fondé sur l’unité et l’indivisibilité du territoire.
Paradoxalement, ce même espace politique se voit aujourd’hui proposer l’horizon des États Unis d’Afrique que chantent les artistes et qui fait rêver tout le monde, inspiré d’un fédéralisme américain historiquement opposé au jacobinisme.
Cette tentative de concilier deux architectures institutionnelles antagonistes, conduit à des contradictions profondes. Elle prolonge une tradition de projection de « grands ensembles » sur l’Afrique de l’Ouest, souvent calqués sur des catégories exogènes — à l’image des chevaliers qui imposaient des schémas féodaux tels que les Rois et royaumes et autres empires du Grand Djolof, du Kaabou, du Fonyi… et puis vint la « Province of Senegambia ».
Dans sa réalité géographique, la Sénégambie historique ne dépasse pas le fleuve Gambie. Et même les théoriciens d’une « Grande Sénégambie » — englobant Sénégal, Gambie, Guinée Bissau et parfois Mauritanie, Mali ou Guinée Conakry — ont dû reconnaître les limites imposées par les écosystèmes, les langues, les systèmes fonciers et les trajectoires historiques.
L’analyse territoriale d’un Boubacar Barry, pour ne pas le nommer, distingue deux ensembles cohérents :
- Sénégambie septentrionale qui s’étend du nord du fleuve Gambie au fleuve Sénégal, marquée par des structures politiques plus centralisées.
- Sénégambie méridionale qui va du sud de la Gambie aux forêts guinéennes, jusqu’à la Sierra Leone — un espace que l’on peut qualifier de Sierragambie, caractérisé par des sociétés lignagères, des économies de mangrove et une forte autonomie communautaire.
Les différences y sont telles qu’il serait aussi difficile d’unifier les bassins du Sénégal et de la Casamance que de dissoudre l’identité casamançaise dans une identité sénégalaise homogène. Cela n’exclut pas la possibilité d’un projet politique partagé, mais cela interdit toute logique de possession.
La question n’est pas de savoir si la Casamance « appartient » au Sénégal, mais de comprendre pourquoi cette question continue d’être posée. Elle révèle une adhésion persistante à l’idée que seuls les grands ensembles centralisés — hérités de la colonisation — seraient capables de produire le développement, tandis que les micro territoires seraient un obstacle.
Or, le modèle jacobin de la République « une et indivisible » est historiquement un produit de la violence politique. En Afrique, sa défense s’accompagne souvent d’un recours à la force contre les sub-nationalismes, au nom d’un supranationalisme abstrait. Cette dynamique reproduit, parfois inconsciemment, les logiques coercitives de l’État colonial.
C’est précisément ce mécanisme qui alimente les tensions en Casamance (au Mali, au Burkina, au Niger… bien que ces dernières régions fassent exception par leur modèle de type sultanat, comme nous l’étudions ailleurs) la croyance que l’unité nationale ne peut être garantie que par la contrainte.
La Casamance ne peut être réduite à une possession du Sénégal, car elle constitue un espace historique, écologique et social doté d’une cohérence propre. La question de l’appartenance est donc mal formulée, elle suppose une relation de domination là où il faudrait penser une relation de co-construction (terme en vogue), fondée sur la complémentarité des territoires, des mémoires et des identités.
La cessation des hostilités, selon nous, est conditionnée non pas par une intégration coercitive portée par une sémantique conflictuelle, mais par la reconnaissance mutuelle et la synergie de collectivités territoriales aux identités préservées.