Dans Columbus, l’un des titres les plus marquants de l’album Hail H.I.M. publié par Burning Spear en 1980, Christophe Colomb est présenté comme un menteur,…

….
I and I reconsider
Christopher Columbus is a damn blasted liar
(…)
Yes, Jah
Ah, he is saying that, ah, he is the first one
Who discover Jamaica
I and I say that
What about the Arawak Indians and the few Black men
Who were ’round here before him?
(…)

…la formule relevant moins de la provocation gratuite que d’une remise en cause des récits historiques dominants ayant longtemps servi à légitimer la conquête du monde par l’Europe.

Derrière cette dénonciation se profile en réalité une interrogation plus profonde sur les mécanismes de production du savoir, les dominations les plus durables résidant moins dans l’occupation des territoires que dans l’imposition des catégories permettant de les penser, de les représenter et finalement de les administrer, l’histoire officielle finissant par apparaître comme une évidence tandis que les récits alternatifs sont progressivement relégués dans les marges.

En Sierragambie, cette colonialité du regard continue de structurer notre compréhension de l’espace, se manifestant notamment à travers une affirmation devenue presque un réflexe géographique selon laquelle « la Gambie est une enclave dans le Sénégal ». La formule semble aller de soi tant elle a été répétée par les administrations, les manuels scolaires et les discours politiques, au point que sa charge idéologique est devenue invisible. Pourtant, comme toute évidence historique, elle mérite d’être soumise à l’examen critique, surtout à une époque où les sociétés africaines cherchent à réinterroger les catégories héritées de la colonisation afin de retrouver des clés de lecture plus conformes à leurs propres trajectoires historiques.

L’actualité récente nous y invite avec une acuité particulière. À la suite des tensions militaires survenues autour du poste de Bullock en juillet 2026, la commission mixte sénégalo-gambienne de délimitation des frontières a engagé une nouvelle phase de réidentification et de matérialisation du tracé frontalier par l’implantation de bornes en béton destinées à sécuriser les limites internationalement reconnues entre les deux États. Présentée comme une opération essentiellement technique visant à prévenir d’éventuels différends territoriaux, cette initiative soulève néanmoins une question plus fondamentale concernant la manière dont nous continuons à penser l’espace sénégambien, les bornes venant non seulement délimiter un territoire mais aussi réactiver un imaginaire spatial hérité du partage colonial.

Le fleuve contre la frontière, ou l’affrontement de deux géographies

Pour saisir la portée de cette question, un retour au sens même des mots s’impose. La Gambie tire son nom d’un fleuve, et plus précisément d’un cours d’eau qui, pendant des siècles, a constitué un axe majeur de circulation des hommes, des marchandises, des savoirs et des croyances entre les sociétés de l’intérieur et les façades atlantiques. Depuis les hauteurs du Fouta-Djalon jusqu’à l’océan, le fleuve Gambie a relié des communautés linguistiques, politiques et religieuses diverses, participant à la formation d’un espace relationnel dont la cohérence reposait moins sur l’existence d’un centre de pouvoir unique que sur l’intensité des échanges.

L’ambiguïté tient précisément au fait que l’histoire a donné le nom d’un espace de flux à un espace de fixation, transférant à un État moderne l’appellation d’une réalité géographique qui lui préexistait largement. D’un côté se trouve le fleuve, relevant d’une géographie du mouvement et de l’interconnexion ; de l’autre se trouve l’État moderne, relevant d’une géographie de la souveraineté, du contrôle territorial et de la délimitation juridique. Le premier relie naturellement ce que le second a pour fonction de délimiter.

Penser la Gambie exclusivement comme une enclave revient ainsi à privilégier le regard hérité de la cartographie coloniale au détriment d’une histoire beaucoup plus ancienne, celle des circulations ayant façonné l’espace sierragambien. Cela ne signifie évidemment pas que la frontière internationale n’existe pas ou qu’elle ne produise aucun effet politique. Cela signifie simplement que la réalité juridique contemporaine ne saurait épuiser la réalité historique de la région, celle-ci s’étant construite bien avant les négociations diplomatiques qui conduisirent au partage de l’Afrique occidentale entre puissances européennes.

Les bornes qui sont aujourd’hui implantées le long de la frontière matérialisent certes un tracé reconnu par le droit international, tout en réactivant simultanément un héritage territorial élaboré au cours des dernières décennies du XIXe siècle, période durant laquelle les impératifs géopolitiques des empires coloniaux prirent le pas sur les dynamiques historiques des sociétés locales. Il ne s’agit donc pas de remettre en cause l’existence des États contemporains ni la nécessité d’une administration territoriale efficace, mais de refuser la confusion fréquente entre l’histoire des peuples et celle des frontières ayant servi de matrice à la construction des États-nations africains.

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Published: July 14, 2026 10.53am SAST

La Casamance ou la production historique d’une périphérie

Cette réflexion conduit naturellement vers la Casamance, ou plus précisément vers le Pays Ajamaat, dont l’histoire demeure encore largement différée et dont l’écriture constitue l’un des grands chantiers intellectuels des décennies à venir. Comme la Gambie, la Casamance est généralement pensée à travers les catégories territoriales contemporaines, apparaissant souvent comme un espace périphérique, éloigné du centre de décision national et séparé du nord sénégalais par le territoire gambien. Une telle représentation masque pourtant une histoire beaucoup plus complexe, la région ayant longtemps constitué un espace de circulation, d’échanges et de contacts avant d’être progressivement reconfigurée par les logiques administratives coloniales.

La convention franco-portugaise de 1886, suivie de la convention franco-britannique de 1889 et des multiples ajustements territoriaux qui accompagnèrent la consolidation des empires coloniaux, produisit une nouvelle organisation de l’espace régional, la Casamance se trouvant progressivement enserrée entre la Gambie britannique, le Sénégal oriental, la Guinée française et la Guinée portugaise. Ce processus ne se limita pas à tracer des lignes sur une carte ; il produisit également une transformation profonde des représentations territoriales, un espace anciennement intégré à des réseaux multiples de relations étant peu à peu perçu comme un territoire séparé, éloigné et marginal.

La Casamance n’est donc pas devenue périphérique parce qu’elle se trouvait naturellement à distance d’un centre. Elle est devenue périphérique parce qu’un nouveau centre politique a été institué ailleurs, entraînant une redéfinition des rapports spatiaux et symboliques au sein d’un ensemble plus vaste. Cette mutation historique, remontant au XIXe siècle, continue aujourd’hui de produire ses effets sur les imaginaires collectifs, les discours administratifs et les représentations populaires, illustrant ce que l’on pourrait appeler une mémoire différée, c’est-à-dire la persistance d’événements anciens dans les structures mentales du présent.

La frontière vécue, ou la reproduction quotidienne de la séparation

Cette réalité apparaît avec une force particulière dans l’expérience quotidienne des voyageurs traversant la frontière sénégalo-gambienne. Sur le terrain, la frontière ne se réduit pas à une simple ligne tracée sur une carte. Elle devient une expérience sociale, psychologique et parfois émotionnelle, la traversée des postes frontaliers donnant souvent l’impression de passer non seulement d’un État à un autre mais également d’un univers mental à un autre. Dans les interactions ordinaires comme dans le langage des contrôles administratifs, il n’est pas rare d’entendre que l’on va « au Sénégal » ou « en Casamance », comme si les deux réalités constituaient des espaces distincts plutôt que des composantes d’un même ensemble national.

Cette représentation n’est nullement anodine puisqu’elle contribue à reproduire une séparation symbolique dépassant largement la fonction juridique de la frontière. Elle nourrit également un système de prélèvements et d’intermédiations prospérant sur la fragmentation territoriale, la multiplication des contrôles, des formalités et des procédures transformant la frontière en ressource économique pour de nombreux acteurs dont l’activité dépend précisément du maintien de cette discontinuité spatiale.

La frontière cesse alors d’être exclusivement un instrument de souveraineté étatique pour devenir un mécanisme de différenciation sociale, économique et psychologique continuant à peser sur les mobilités régionales, tout en renforçant l’idée selon laquelle les espaces qu’elle sépare seraient fondamentalement distincts.

Décoloniser la géographie mentale de la Sierragambie

Les opérations actuelles de bornage ne sont pas illégitimes en elles-mêmes, aucun État moderne ne pouvant renoncer à connaître et à sécuriser son territoire. La question n’est donc pas celle de l’existence ou non de la frontière, mais celle des catégories intellectuelles que nous continuons à associer à cette frontière en reproduisant parfois, sans en avoir pleinement conscience, les représentations héritées de la colonisation.

Le défi auquel la Sierragambie est confrontée au XXIe siècle apparaît ainsi moins cartographique qu’intellectuel, moins technique que mémoriel et politique. Décoloniser notre espace ne consiste ni à nier les frontières existantes ni à cultiver l’illusion de leur disparition prochaine, mais à reconnaître leur caractère historique et contingent, le principe d’intangibilité hérité des indépendances ne devant pas se transformer en interdit intellectuel empêchant toute réflexion sur les continuités humaines qui lui préexistent.

Une telle démarche suppose de restituer aux populations la pleine propriété de leur espace mémoriel tout en réhabilitant les continuités historiques, familiales, culturelles, linguistiques et économiques qui ont longtemps structuré la Sierragambie, ces continuités constituant un héritage aussi réel que les frontières elles-mêmes et souvent beaucoup plus ancien.

Car au-delà des bornes, des cartes et des commissions mixtes demeure une réalité plus ancienne que les empires, plus durable que les administrations et plus résistante que les frontières, celle d’une Sierragambie façonnée par la circulation des hommes, des langues, des mémoires et des fleuves, les continuités humaines ayant précédé les découpages coloniaux et continuant, malgré eux, à leur survivre. C’est peut-être là que réside la véritable leçon de Burning Spear, la libération des territoires demeurant inachevée tant que les esprits continuent d’habiter les cartes dessinées par d’autres.

Voilà la preuve qu’il fait partie de la rébellion intellectuelle … !

“La Sierragambie, à la fois espace et paradigme historiographique, se donnant pour tâche de déconstruire les territorialités héritées de la colonisation et de restituer, sans les figer, les continuités historiques, mémorielles et civilisationnelles d’un segment de l’Afrique atlantique occidentale que le partage impérial avait fragmenté.”
Pape Chérif Bertrand Bassène, Akandijack

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